Une dictature déguisée en démocratie

Quand j’ai vu le projet de loi 1 de la CAQ, je ne pouvais pas croire que je vivais dans une société capable de faire ça.

Une constitution. Pas une loi ordinaire. Le texte qui définit les règles fondamentales de l’État, ses pouvoirs, ses institutions, les droits des citoyens et, au bout de la chaîne, les conditions dans lesquelles l’État peut contraindre ceux qui vivent sous son autorité : lever des impôts, saisir, condamner, emprisonner, envoyer la police.

L’État revendique le monopole de la violence légitime. Et la CAQ avait écrit elle-même le texte qui devait encadrer ce pouvoir, avant de consulter la population, puis sans prévoir de référendum pour demander aux Québécois s’ils acceptaient cette constitution.

C’est un problème immense de légitimité. On ne peut pas écrire soi-même les règles qui fondent son pouvoir de contraindre une population, puis soumettre cette population à ces règles sans lui demander son consentement.

Il n’y a qu’en dictature qu’une constitution apparaît comme le document par lequel l’État annonce au peuple les règles auxquelles il sera soumis. En démocratie, elle devrait être le document par lequel le peuple annonce à l’État les règles auxquelles il devra obéir.

Je suis indépendantiste. Le pacte fédéral canadien souffre d’un grave problème de légitimité au Québec et je veux qu’on s’en débarrasse. Le Parti québécois porte ce projet d’indépendance et je partage cet objectif.

Mais devenir un pays exige aussi de réfléchir à la manière dont ce pays se donne ses propres règles. Et sur ce point, le projet de loi 1 de la CAQ m’a montré exactement ce qu’il ne faut pas faire : écrire d’abord, consulter ensuite, puis laisser au Parlement le dernier mot.

Une constitution devrait suivre le chemin inverse : une véritable démarche constituante, une participation citoyenne réelle, un débat public, puis un référendum. Oui ou non. Est-ce notre constitution?

C’est là que les mécanismes de démocratie directe deviennent essentiels. Référendums d’initiative populaire, mandat impératif, révocation, initiative citoyenne, consultation directe sur les grandes décisions : ce ne sont pas des gadgets. Ce sont des moyens de rappeler que les élus représentent le peuple. Ils ne le remplacent pas.

On nous a trop longtemps raconté, notamment après 1995, que les Québécois étaient tannés des référendums, tannés d’être consultés, tannés de décider. C’est exactement le contraire. Nous ne souffrons pas d’un excès de démocratie. Nous manquons de pratique.

Un peuple qui veut devenir un pays devrait apprendre à décider souvent, pas seulement une fois tous les quatre ans. Il devrait apprendre à débattre, à trancher, à assumer ses choix, à recommencer. La démocratie ne s’use pas quand on s’en sert. Elle s’atrophie quand on ne s’en sert plus.

Ottawa n’est pas propriétaire du Québec. Et aucun gouvernement n’est propriétaire du peuple qu’il représente. Le pouvoir appartient au peuple, et le peuple n’est pas tanné de la démocratie.

Il est tanné qu’on décide à sa place.

Cette question de légitimité constitutionnelle est aussi au cœur de mon essai Un château de paille — De la clarté constituante, offert gratuitement en téléchargement.

Patrick Gauthier

L’indépendance ne suffit pas

Je suis indépendantiste avant d’être partisan de la démocratie directe. Mais je ne vois aucune contradiction entre les deux.

Le Parti québécois n’a pas le monopole de la réflexion sur la démocratie. L’indépendance règle une partie essentielle du problème : elle donne au Québec la maîtrise de ses choix collectifs et nous débarrasse d’un palier de pouvoir que je considère comme imposé au Québec.

Mais ça ne suffit pas.

On peut faire l’indépendance demain matin et conserver exactement le même défaut démocratique : élire un gouvernement pour quatre ans, lui donner presque tous les pouvoirs, puis regarder les citoyens attendre la prochaine élection pour pouvoir réagir.

Pendant cinq semaines, les partis font des promesses.

Pendant quatre ans, ils peuvent faire autre chose.

Et entre les deux, le citoyen possède très peu de moyens réels pour intervenir.

C’est là que la démocratie directe devient importante pour moi. Pas comme une religion politique. Comme un coffre à outils.

Référendum d’initiative populaire, droit d’initiative, mécanismes de révocation ou autres formes de contrôle citoyen : il faut que la population puisse intervenir entre deux élections lorsque le gouvernement s’éloigne trop clairement de ce pour quoi il a été élu.

L’indépendance répond à une première question : qui doit décider pour le Québec?

La démocratie directe répond à la deuxième : comment empêcher ceux à qui nous confions le pouvoir de partir avec pendant quatre ans?

Je veux les deux.

Un Québec qui décide pour lui-même.

Et des citoyens qui peuvent encore décider entre deux élections.

Patrick Gauthier

Ils ont les clés de ton fleuve

La loi 69 n’a pas vendu Hydro-Québec. Elle a fait pire — plus tranquille. Elle a déplacé une ligne.

Depuis juin 2025, un producteur privé peut vendre son courant à un voisin. Hydro-Québec peut signer des contrats de gré à gré. Le gouvernement planifie vingt-cinq ans de notre énergie — sans nous. Rien de tout ça ne fait de bruit. Une loi technique ne fait jamais de bruit. C’est pour ça qu’il faut s’en méfier.

En 1962, un peuple vote — pas pour un parti, pour une eau. René Lévesque dit : reprenons la rente. Jean Lesage déclenche l’élection. Le peuple dit oui. Le 1er mai 1963, Hydro-Québec rachète onze compagnies privées. Maîtres chez nous cesse d’être un slogan et devient un fait : le courant se produit ici, avec notre eau, et sa valeur reste ici.

Hydro-Québec est né de ce vote-là.

Le privé n’a jamais complètement disparu — de petites centrales, des producteurs indépendants, puis l’éolien. Notre propre histoire montre le danger : l’exception devient habitude, l’habitude devient système. La loi 69 compte pour ça. Pas parce que Manic-5 sera vendue demain. Une pancarte À vendre plantée devant un barrage réveillerait tout le monde. Une brèche, elle, s’oublie.

Un droit ici. Un contrat là. Une limite déplacée. Rien d’assez gros pour mettre le feu aux rues.

Puis vingt ans passent.

L’électricité n’est pas un patrimoine qu’on regarde. C’est une rente qui travaille. Le fleuve va couler encore quand on sera sous terre. Il va chauffer des maisons et faire tourner des usines qu’on ne verra jamais. Peu de richesses nous attachent d’aussi près à des gens qui ne sont pas encore nés.

Voilà où ça devient une question de morale, pas de politique. Un gouvernement gagne une élection pour quatre ans. Il ne gagne pas le Québec. On lui prête un patrimoine — il l’administre, puis il le remet. Administrer et disposer, ce n’est pas la même chose. Sur l’eau, sur l’énergie, sur le territoire, cette différence-là devrait être infranchissable.

Et pourtant la loi 69 a fini sous bâillon. On referme un dossier qui va peser pendant des décennies, en pleine nuit parlementaire, sans le débat qu’il méritait. Sur un dossier pareil, il fallait l’inverse — plus de lumière, pas moins.

Mais le vrai problème dépasse la CAQ.

Cette fois, c’était elle. Avant, les libéraux ont eu leurs grandes signatures et leurs cadeaux au privé. Demain, ce sera un autre parti, un autre nom, la même main sur le crayon. Les noms changent. Le mécanisme reste.

On vote une fois. On donne les clés pour quatre ans. Après, on regarde. Il dépense, il signe, il engage notre eau, notre territoire, parfois l’avenir de nos enfants — et on ne peut rien arrêter. On peut écrire au député. On peut sacrer devant les nouvelles. On ne peut pas reprendre le crayon avant l’échéance.

Un vote, ce n’est pas un chèque en blanc de quatre ans. C’est encore moins un chèque en blanc de quarante générations. Une décision prise cette semaine à Québec sera encore debout quand nos arrière-petits-enfants ouvriront leur facture d’électricité. Ils n’auront pas voté. Ils vont payer quand même.

La loi 69 date de juin 2025. On a touché à une des plus grandes richesses du Québec et, quinze mois plus tard, le dossier s’efface déjà. Un scandale chasse l’autre. Une réforme chasse l’autre. Puis vient l’élection, et on recommence à zéro.

Le pouvoir connaît notre mémoire courte. Il vit avec.

C’est pour des dossiers comme celui-là que je me présente pour Démocratie Directe. Pas pour remplacer une gang par une autre. Pas pour prendre les clés à mon tour.

Pour qu’on arrête de les donner.

Le jour où un gouvernement voudra toucher à Hydro-Québec, à notre eau, à notre territoire, à un morceau de notre héritage — le peuple ne devrait plus être condamné à regarder faire.

On a assez regardé.

Il est temps que le peuple puisse intervenir.