Ils ont les clés de ton fleuve

La loi 69 n’a pas vendu Hydro-Québec. Elle a fait pire — plus tranquille. Elle a déplacé une ligne.

Depuis juin 2025, un producteur privé peut vendre son courant à un voisin. Hydro-Québec peut signer des contrats de gré à gré. Le gouvernement planifie vingt-cinq ans de notre énergie — sans nous. Rien de tout ça ne fait de bruit. Une loi technique ne fait jamais de bruit. C’est pour ça qu’il faut s’en méfier.

En 1962, un peuple vote — pas pour un parti, pour une eau. René Lévesque dit : reprenons la rente. Jean Lesage déclenche l’élection. Le peuple dit oui. Le 1er mai 1963, Hydro-Québec rachète onze compagnies privées. Maîtres chez nous cesse d’être un slogan et devient un fait : le courant se produit ici, avec notre eau, et sa valeur reste ici.

Hydro-Québec est né de ce vote-là.

Le privé n’a jamais complètement disparu — de petites centrales, des producteurs indépendants, puis l’éolien. Notre propre histoire montre le danger : l’exception devient habitude, l’habitude devient système. La loi 69 compte pour ça. Pas parce que Manic-5 sera vendue demain. Une pancarte À vendre plantée devant un barrage réveillerait tout le monde. Une brèche, elle, s’oublie.

Un droit ici. Un contrat là. Une limite déplacée. Rien d’assez gros pour mettre le feu aux rues.

Puis vingt ans passent.

L’électricité n’est pas un patrimoine qu’on regarde. C’est une rente qui travaille. Le fleuve va couler encore quand on sera sous terre. Il va chauffer des maisons et faire tourner des usines qu’on ne verra jamais. Peu de richesses nous attachent d’aussi près à des gens qui ne sont pas encore nés.

Voilà où ça devient une question de morale, pas de politique. Un gouvernement gagne une élection pour quatre ans. Il ne gagne pas le Québec. On lui prête un patrimoine — il l’administre, puis il le remet. Administrer et disposer, ce n’est pas la même chose. Sur l’eau, sur l’énergie, sur le territoire, cette différence-là devrait être infranchissable.

Et pourtant la loi 69 a fini sous bâillon. On referme un dossier qui va peser pendant des décennies, en pleine nuit parlementaire, sans le débat qu’il méritait. Sur un dossier pareil, il fallait l’inverse — plus de lumière, pas moins.

Mais le vrai problème dépasse la CAQ.

Cette fois, c’était elle. Avant, les libéraux ont eu leurs grandes signatures et leurs cadeaux au privé. Demain, ce sera un autre parti, un autre nom, la même main sur le crayon. Les noms changent. Le mécanisme reste.

On vote une fois. On donne les clés pour quatre ans. Après, on regarde. Il dépense, il signe, il engage notre eau, notre territoire, parfois l’avenir de nos enfants — et on ne peut rien arrêter. On peut écrire au député. On peut sacrer devant les nouvelles. On ne peut pas reprendre le crayon avant l’échéance.

Un vote, ce n’est pas un chèque en blanc de quatre ans. C’est encore moins un chèque en blanc de quarante générations. Une décision prise cette semaine à Québec sera encore debout quand nos arrière-petits-enfants ouvriront leur facture d’électricité. Ils n’auront pas voté. Ils vont payer quand même.

La loi 69 date de juin 2025. On a touché à une des plus grandes richesses du Québec et, quinze mois plus tard, le dossier s’efface déjà. Un scandale chasse l’autre. Une réforme chasse l’autre. Puis vient l’élection, et on recommence à zéro.

Le pouvoir connaît notre mémoire courte. Il vit avec.

C’est pour des dossiers comme celui-là que je me présente pour Démocratie Directe. Pas pour remplacer une gang par une autre. Pas pour prendre les clés à mon tour.

Pour qu’on arrête de les donner.

Le jour où un gouvernement voudra toucher à Hydro-Québec, à notre eau, à notre territoire, à un morceau de notre héritage — le peuple ne devrait plus être condamné à regarder faire.

On a assez regardé.

Il est temps que le peuple puisse intervenir.

La démocratie ferme à 16 h 30

Mon argent peut traverser la planète en trois secondes. Ma voix politique, ma voix de citoyen responsable et concerné, elle, doit attendre quatre ans.

Nous avons construit un monde où presque tout fonctionne à distance et en temps réel. Le réseau bancaire international ne dort jamais. On peut virer de l’argent à minuit, signer un contrat depuis son téléphone, tenir une réunion avec Tokyo en déjeunant à Brossard, produire sa déclaration de revenus sans jamais voir un fonctionnaire. Mais essayez donc d’être citoyen. Là, curieusement, la modernité ferme boutique.

Imaginez qu’on modifie les circuits d’autobus que prennent vos enfants pour aller au cégep. Les horaires changent. Les correspondances changent. Un trajet qui fonctionnait ne fonctionne plus. Les étudiants sont directement touchés, les parents aussi, les travailleurs également. On leur répond qu’il y a eu une consultation publique. Parfait. À quelle heure? Où? Qui savait qu’elle avait lieu? Et surtout : combien de jeunes qui attendent leur autobus après leurs cours vont sacrifier leur soirée pour aller expliquer à une organisation de transport comment ils utilisent réellement son réseau?

Voilà le piège. On appelle « consultation publique » un mécanisme qui exige précisément du citoyen ce qu’il a souvent le moins : du temps, de la disponibilité, parfois un déplacement, et surtout de savoir qu’il doit se présenter au bon endroit au bon moment. Ce n’est donc pas vraiment le public qu’on consulte, mais la petite fraction du public qui réussit à franchir le parcours d’obstacles. Puis cette poignée de participants devient l’alibi démocratique parfait : « les citoyens ont été consultés ».

C’est précisément l’un des éléments qui m’a convaincu de choisir Démocratie Directe : la participation citoyenne à distance fait partie du projet. Pas parce que j’ai envie de passer mes journées à voter sur la couleur des bancs de parc. Parce qu’en 2026, nous avons les moyens de demander directement aux personnes concernées ce qu’elles pensent d’une décision qui transforme leur quotidien. Pas seulement à celles qui ont vu passer l’avis, qui étaient libres ce soir-là, qui pouvaient se déplacer et qui aiment suffisamment les consultations publiques pour leur consacrer trois heures après une journée de travail.

Le système bancaire sait que je suis moi. Revenu Québec sait que je suis moi. Mon téléphone sait pratiquement ce que je vais acheter avant moi. Mais demander de manière sécurisée aux usagers du RTL ce qu’ils pensent d’une refonte de leur réseau? Là, soudainement, l’humanité aurait atteint la frontière technologique ultime. On peut déplacer des milliards en quelques secondes, mais consulter sérieusement un étudiant sur son trajet d’autobus semble encore relever de la science-fiction.

Notre démocratie représentative nous demande de choisir quelqu’un, puis de lui remettre les clés pendant quatre ans. Entre deux élections, nous pouvons écrire, pétitionner, manifester, téléphoner, assister à une consultation ou commenter sur Facebook. Tout cela peut être utile. Mais appeler cela une véritable participation citoyenne, c’est généreux. Dans bien des cas, le citoyen peut parler. Rien ne garantit qu’on lui donne réellement une prise sur la décision.

La technologie permettant de faire autrement existe déjà. L’intelligence collective aussi. Les citoyens aussi. Ce qui manque, ce ne sont ni les moyens ni les compétences. Ce sont les portes.

Je ne veux pas seulement qu’on appelle les citoyens lorsqu’il faut choisir le gouvernement. Je veux qu’on les consulte lorsqu’il faut gouverner.

Patrick Gauthier

Quand le REM vampirise nos jeunes

Vendredi, 13 h 20. Les portes du Collège Durocher s’ouvrent et les élèves sortent d’un coup, sacs au dos, téléphones en main, la semaine enfin derrière eux. Parmi eux, une fille de Brossard, secteur M. Chez elle est à quelques kilomètres. Elle connaît le chemin. Riverside, puis Rome, puis son quartier. La ligne 14 faisait exactement ce travail-là : relier Saint-Lambert à Brossard sans transformer le retour à la maison en expédition.

Mais à 13 h 20, le vendredi, la 14 n’est plus là. Le prochain service direct arrive des heures plus tard. Alors une adolescente qui habite à quelques kilomètres de son école doit apprendre la géographie administrative du transport métropolitain : correspondances, grands axes, terminus, détours, attente. Il ne s’agit plus de rentrer chez soi. Il faut entrer dans le système.

Et le système possède un mot pour ça : rabattement.

Le mot figure dans l’architecture même du REM. Des autobus doivent rabattre les voyageurs vers ses stations. Des zones de non-concurrence ont été prévues pour empêcher certaines liaisons parallèles vers Montréal. Le REM ne s’est donc pas simplement ajouté au réseau existant. On a réorganisé une partie du réseau autour de lui, protégé certaines de ses liaisons contre la concurrence et intégré son achalandage à un modèle financier où les passagers-kilomètres génèrent des revenus.

Puis on demande aux gens de s’adapter.

La jeune fille de Brossard perd peut-être trente minutes. Ce n’est pas spectaculaire. Personne ne convoquera une commission parlementaire pour trente minutes. Mais trente minutes chaque vendredi, pendant environ 36 semaines de classe, donnent 18 heures par année. Sur cinq années de secondaire : 90 heures. Presque quatre journées complètes de sa vie.

Cent élèves : 1 800 heures par année. Deux cents : 3 600. Trois cents : 5 400 heures.

Et ce n’est qu’un vendredi, qu’une ligne, qu’un corridor, qu’un groupe de jeunes.

Durocher n’est pas seul. Notre-Dame-de-Lourdes n’est pas seule. Saint-Lambert n’est pas une île. Tous les matins, des jeunes traversent les frontières municipales entre Brossard, Saint-Lambert et Longueuil. Ils remplissent les autobus. Ils vont à l’école. Ils reviennent. Ils ont des pratiques, des rendez-vous, des cours annulés, des examens qui finissent plus tôt, des dentistes à 11 heures, des vies qui refusent obstinément de respecter les heures de pointe.

La même mécanique frappe ailleurs. Une infirmière travaille à Saint-Hubert. Un employé doit passer de Brossard à Saint-Lambert. Une mère doit rejoindre son enfant en milieu de journée. Un étudiant manque le dernier autobus du matin. Le réseau lui répond : vous aviez simplement à vivre à la bonne heure.

Le REM devait transporter les citoyens. De plus en plus, les citoyens doivent transporter le REM sur leurs épaules.

Ils le transportent avec leurs détours. Avec leurs correspondances. Avec leurs attentes. Avec les liaisons directes qu’ils perdent. Avec les heures qu’ils abandonnent dans des terminus parce qu’un tableau financier considère ces heures comme gratuites.

C’est la vieille mécanique : privatiser le rendement, socialiser les coûts. Sauf qu’ici le coût ne se paie pas seulement en argent. Il se paie en temps de vie.

La Caisse comptabilise ses rendements. Le REM comptabilise ses voyageurs. L’ARTM comptabilise ses passagers-kilomètres. Mais personne ne comptabilise l’heure perdue d’une adolescente un vendredi après-midi.

Elle disparaît.

Une heure pour étudier. Une heure avec ses amis. Une heure de sommeil. Une heure à dessiner, à lire, à ne rien foutre. Une heure de jeunesse. Aspirée silencieusement par une organisation du transport qui a décidé que le trajet le plus utile n’était plus nécessairement celui qui rapproche le citoyen de sa destination, mais celui qui rapproche le voyageur du grand axe.

C’est ainsi qu’une société vampirise sa jeunesse : pas avec des crocs, mais avec des correspondances.

Une demi-heure ici. Vingt minutes là. Une heure demain. Rien qui fasse scandale isolément. Mais accumulez les prélèvements, multipliez-les par les jeunes, par les travailleurs, par les familles, par les années, et vous obtenez une immense ponction de temps humain au service d’un système qu’on a verrouillé par le rabattement et la non-concurrence.

Le REM a reçu ses rails. Il a reçu ses stations. Il a reçu ses bassins de rabattement. Il a reçu ses protections contre certaines formes de concurrence. Et maintenant, quand le réseau local se contracte autour de lui, c’est la population qui paie la différence.

Pas seulement avec ses taxes.

Avec sa vie.

Auriez-vous voté pour ça?

Patrick Gauthier