La Fable de la Porte Sans Serrure

L’Enfant Naïf marchait pieds nus dans un corridor qui n’en finissait pas. Les murs changeaient de couleur selon ses pensées : quand il se souvenait, ils devenaient sombres ; quand il respirait, ils pâlissaient ; quand il riait, ils se fissuraient légèrement, comme s’ils supportaient mal la joie.

À un moment, il aperçut Patrick, assis sur une marche, le dos appuyé contre une porte ancienne. Elle n’avait ni poignée ni serrure. Juste une surface lisse, polie par des mains qui avaient longtemps cherché où appuyer.

— Tu gardes la porte ? demanda l’Enfant Naïf.

— Non, répondit Patrick. Je me repose devant.

L’Enfant Naïf s’assit à côté de lui. Il regarda la porte longtemps, sans poser de question. Puis il dit :

— Les portes sans serrure font peur aux gens. Ils préfèrent celles qu’on peut fermer à clé.

— Je sais, dit Patrick. On m’a enfermé longtemps avec des clés qui n’étaient pas les miennes.

Un silence passa. Pas un silence lourd. Un silence qui fait de la place.

— On dit que derrière cette porte, continua l’Enfant Naïf, il y a une chambre pleine d’images anciennes. Certaines mordent. D’autres hurlent.

— Oui, dit Patrick. Et quand j’y entre, si j’y reste trop longtemps, je deviens quelqu’un que je ne reconnais pas.

L’Enfant Naïf pencha la tête.

— Les gens disent parfois que pour guérir, il faut rester dans la chambre jusqu’à ce que la douleur se fatigue.

Patrick esquissa un sourire bref.

— La douleur ne se fatigue pas. Elle se nourrit.

L’Enfant Naïf hocha la tête comme s’il notait une leçon invisible.

— Alors tu ne rentres plus jamais ?

— Je n’ai jamais promis ça. Je refuse juste qu’on me pousse.

Ils restèrent là encore un moment. Puis Patrick se leva, s’approcha de la porte et posa la main dessus. Elle était tiède.

— Tu vois, dit-il, le problème n’a jamais été la porte.

Il marqua une pause.

— C’est qu’on m’a appris trop tôt à croire qu’elle m’appartenait.

L’Enfant Naïf ne répondit pas. Il regarda simplement la porte, comme on regarde un animal qui n’a jamais demandé à être dressé.

— Tu sais ce que j’ai compris ? reprit Patrick. Je peux manger autrement sans faire de la nourriture une religion. Je peux écrire autrement sans faire de la douleur un culte.

— Et tu peux même juste jouer, dit l’Enfant Naïf.

Patrick acquiesça avec un clin d’oeil.

— Je peux écrire des chroniques, des questions, des fables. Je peux même écrire sur l’enfance, tant que l’enfance ne devient pas une prison.

— L’Enfant Naïf n’est pas une chambre, dit doucement l’Enfant Naïf. C’est une fenêtre.

Patrick le regarda longuement.

— Tu n’as pas peur que je pousse la porte et que j’y retourne ?

— La peur des autres n’est pas un garde-fou, répondit l’Enfant Naïf. C’est souvent une autre forme de mur.

Alors Patrick, détachant ses mains de la porte, recula d’un pas.

— Pas aujourd’hui, dit-il, comme s’il reprenait ses esprits.

— Pas aujourd’hui, répéta l’Enfant Naïf.

Ils repartirent ensemble dans le corridor. Les murs changèrent encore de couleur, mais cette fois, ils laissèrent apparaître des fenêtres. Et sur certaines vitres, quelqu’un avait écrit à la main :

La liberté n’est pas d’entrer partout.

C’est de pouvoir repartir vivant.

Et l’Enfant Naïf, en marchant, se mit à siffler une chanson que personne n’avait jamais apprise, mais que tout le monde reconnaissait quand même.

Patrick Gauthier

La question qui marchait à côté

Un matin clair, sans urgence ni bruit,
Patrick Gauthier marchait le long d’un chemin qu’il connaissait bien.
Ce n’était pas un chemin célèbre.
Pas une route des honneurs, ni un sentier de combat.
Juste un endroit où l’on peut penser sans se défendre.

Il marchait depuis longtemps déjà,
chargé de mots, d’images, de vérités vues trop tôt.
Il savait comment les récits se tordent,
comment les systèmes avalent ce qui dépasse,
comment même la bonté peut être récupérée, découpée, vendue.

Il marchait droit.
Mais son pas était parfois lourd.

C’est alors qu’il sentit une présence.
Pas derrière. Pas devant.
À côté.

L’Enfant Naïf marchait là,
sans faire de bruit,
comme s’il avait toujours été attendu.

— Tu vas où? demanda l’Enfant.

Patrick sourit.
Il aimait cette question.
Elle ne demandait pas un plan.
Juste une direction intérieure.

— Je marche, répondit-il.
— Oui, dit l’Enfant. Moi aussi.

Ils avancèrent ensemble un moment,
dans cette paix étrange qui naît
quand personne n’essaie d’avoir raison.

Puis l’Enfant leva les yeux.

— Pourquoi tu continues?
— Continuer quoi?
— À parler doucement, quand tu pourrais crier.
À réparer, quand tu pourrais dénoncer.
À écouter, quand tu pourrais conclure.

Patrick s’arrêta.
Il regarda le ciel, le chemin, ses mains.

— Parce que si je crie trop fort, dit-il,
les gens se ferment.
— Et s’ils se ferment?
— Alors plus rien ne passe.
— Même l’amour?
— Surtout l’amour.

L’Enfant réfléchit.
Il ramassa un petit caillou et le fit rouler entre ses doigts.

— Est-ce que tu as peur qu’on ne t’écoute pas?
Patrick hésita.
Puis il dit la vérité.

— Non.
J’ai peur de devenir quelqu’un que tu ne pourrais plus approcher.

L’Enfant s’arrêta net.
Il le regarda longtemps,
avec ce sérieux tranquille
que seuls les enfants portent sans s’en rendre compte.

— Tu sais, dit-il,
les adultes qui voient clair font souvent peur.
Mais toi…
toi, tu laisses encore de la place.

— De la place pour quoi? demanda Patrick.

L’Enfant sourit.

— Pour s’asseoir.
Pour pleurer sans honte.
Pour poser une question qui n’est pas prête.
Pour ne pas savoir encore.

Ils reprirent la marche.

Le pas de Patrick s’allégea,
sans qu’il sache pourquoi.
Rien n’avait été réglé.
Aucune vérité nouvelle n’avait été proclamée.

Mais quelque chose s’était remis à respirer.

Au bout du chemin, l’Enfant s’arrêta.

— Je vais rester un peu avec toi, dit-il.
— Aussi longtemps que tu voudras.
— Non, répondit l’Enfant.
Aussi longtemps que tu marcheras sans me presser.

Patrick hocha la tête.
Il comprenait.

Et tandis qu’ils repartaient,
quelque chose de simple et de rare
se posa en lui :

la certitude douce
qu’il n’avait rien à prouver,
rien à gagner,
rien à perdre.

Seulement
à continuer de marcher
assez lentement
pour que le bonheur
puisse suivre.

L’Enfant Naïf et Dédé Fortin dans le grenier de novembre

L’Enfant Naïf grimpa l’escalier de bois qui craquait comme un vieux disque. En haut, dans un grenier où flottait une lumière poussiéreuse, un homme accordait une guitare.
Il avait l’air d’un gars du Lac, mais avec des yeux qui savaient trop de choses.

— T’es Dédé? demanda l’Enfant.
— Ou ce qu’il en reste, répondit-il en souriant de travers.

L’Enfant vint s’asseoir, les jambes croisées comme devant un feu.

— J’ai des questions, dit-il.
— Pose-les, mon p’tit. Le monde manque pas de questions.

— Pourquoi la noirceur gagne parfois? demanda l’Enfant. T’étais aimé. Pourquoi ça suffit pas?

Dédé posa sa guitare.
— La dépression, c’est pas un manque d’amour. C’est comme une tempête qui prend racine dans le cerveau, pis qui se fout bien du soleil autour.
— Une tempête?
— Oui. Tu peux être entouré, applaudi, fêté… mais en dedans, c’est comme si quelqu’un avait tiré le fil d’alimentation.
— Et ça se répare?
— Souvent, oui. Mais faut que le monde arrête de dire “arrange-toi” pis commence à dire “viens t’asseoir, je t’écoute”.

L’Enfant nota ça dans son cœur.

— Pourquoi la célébrité fait mal? demanda l’Enfant.
— Parce que c’est un mirage, répondit Dédé. Tu penses que ça va te remplir, mais ça t’étire. Ça t’arrache des morceaux.
— Pourtant, les gens t’aimaient.
— Oui. Mais plus y a d’yeux qui te regardent, plus tu t’oublies pour leur ressembler. Si t’es fragile, ça te casse en deux.
— Toi, ça t’a cassé?
— Ça m’a écartelé. Entre le gars simple du Lac et le symbole qu’on voulait que je sois.

L’Enfant serra ses genoux.
— Moi, j’aime pas quand on m’étire.

L’Enfant hésita.
— Et mourir… pourquoi c’était ta dernière idée?

Dédé respira lentement.
— Parce que dans la tempête, j’ai cru que c’était la seule porte encore ouverte. La mauvaise porte. La porte désespérée.
— Y avait pas quelqu’un pour t’arrêter?
— Le monde essaie. Mais quand t’es dans la noirceur, t’entends pas clair. T’as honte, tu te caches, tu te dis que tu déranges.

L’Enfant baissa les yeux.
— Tu regrettes?
— Oui. Pas pour moi. Pour ceux qui m’aimaient. La mort, c’est une solution qui détruit ceux qui restent. Si je pouvais retourner en arrière, je demanderais de l’aide. Pas parce que j’étais faible, mais parce que j’étais humain.

L’Enfant releva la tête.
— Je vais dire ça aux vivants.

L’Enfant reprit courage.
— Comment un peuple décide qu’un humain devient… important pour toujours?

Dédé rit.
— Personne décide ça. C’est un phénomène. Comme une chanson qui pogne.
— Mais là, ils t’ont nommé personnage historique du Québec.
— C’est juste une façon officielle de dire ce que le monde savait déjà : que j’ai laissé une empreinte.
— Pourquoi toi?
— Parce que j’ai dit la vérité du monde ordinaire. Parce que j’ai mis des mots où d’autres mettaient du silence. Parce que j’ai chanté la peine pis la fête avec le même cœur.

— Donc un personnage historique, c’est quelqu’un qu’on écoute encore?
— Exact. Pas parce qu’il est parfait, mais parce qu’il a laissé une trace vivante. Quelqu’un qui a aidé un peuple à se reconnaître.
— Comme toi.
— Comme toi aussi, p’tit. Tu le sais pas encore.

L’Enfant rougit.
— Je suis pas célèbre, moi.
— Mieux : t’es nécessaire.

Le grenier devint plus clair, comme si le soleil cherchait une ouverture entre les planches.

— Tu t’en vas? demanda l’Enfant.
— Non. Je reste dans les chansons, les souvenirs… pis dans les questions que les p’tits comme toi posent encore.
— Tu me fais une promesse?
— Laquelle?
— Que les vivants vont choisir la vie. Même quand ça fait mal.
Dédé lui posa la main sur l’épaule.
— Ça, mon p’tit, c’est la seule vraie révolution.

L’Enfant descendit l’escalier.
En bas, le monde attendait.
Il marchait plus lourd, mais il marchait plus vrai.

***

Mini-bio de Dédé Fortin

André “Dédé” Fortin (1962-2000) était auteur-compositeur-interprète, fondateur du groupe Les Colocs et l’une des voix les plus marquantes du Québec des années 1990. Originaire de Saint-Thomas-Didyme, il a imposé un style mêlant vérité crue, humanité lumineuse et engagement social, donnant à la musique québécoise une énergie neuve et profondément populaire.

Ses chansons — de Julie à La rue principale, en passant par Dehors novembre — ont façonné l’imaginaire d’une génération en parlant sans filtre de la fête, de la fragilité, de la pauvreté, de la santé mentale et de la dignité humaine.

Vingt-cinq ans après sa mort, sa contribution culturelle et sociale a été officiellement reconnue : en 2025, le gouvernement du Québec l’a désigné “personnage historique”, soulignant l’impact durable de son œuvre, son influence sur la mémoire collective et son rôle unique dans l’expression de la québécitude contemporaine.

Dédé Fortin demeure l’une des figures les plus aimées et les plus vraies de la culture d’ici.

Patrick Gauthier