La culpabilité transformée en assiette fiscale

Taxer les coupables.

Coupables de quoi?

Voyons donc. Tu le sais très bien. Et s’il faut encore te l’expliquer, c’est pire : tu n’as même pas conscience du tort que tu causes à la société.

Alors paie.

Le mécanisme est simple. On prend un problème collectif, on trouve un comportement individuel qu’on peut y rattacher, puis on présente la facture. La taxe devient plus facile à avaler dès qu’elle ressemble à une punition méritée. Tu ne paies plus parce que l’État a besoin d’argent. Tu paies parce que tu as mal agi.

Le fumeur a été un merveilleux cobaye. Il abîme sa santé, enfume les autres, risque de coûter cher au système. Il est coupable. Qu’il paie. Aujourd’hui encore, Québec impose son propre impôt sur le tabac et Ottawa ajoute un droit d’accise qui atteint, depuis avril 2026, 0,97299 $ par cinq cigarettes. Une fois le fumeur transformé en fautif, défendre son portefeuille devient presque obscène.

Puis vient l’automobiliste. Il brûle de l’essence, pollue, contribue à la congestion. Qu’il paie. Son moteur dépasse quatre litres? Au Québec, il paie aussi des droits d’immatriculation supplémentaires, mesure que la SAAQ relie elle-même à la réduction des émissions polluantes et des gaz à effet de serre. Tu roules : paie. Tu consommes : paie. Tu consommes davantage : paie davantage.

Alors le citoyen comprend le message. Il achète une voiture électrique.

Erreur.

En Alberta, le propriétaire d’un véhicule électrique paie maintenant une taxe annuelle de 200 $. Le gouvernement explique que ces automobilistes ne contribuent pas par la taxe sur les carburants et qu’ils doivent eux aussi participer aux revenus qui financent les services publics.

C’est superbe.

Tu pollues : paie.

Tu changes de comportement pour ne plus brûler d’essence : paie autrement.

La faute disparaît. L’assiette fiscale reste.

Et une fois qu’on a compris ça, inutile de faire l’inventaire pendant trois pages. Tout peut devenir taxable dès qu’on réussit à lui trouver un coût collectif. Tu bois trop sucré? Santé. Tu prends l’avion? Carbone. Tu chauffes trop? Énergie. Tu bouges trop? Risque de blessure. Tu ne bouges pas assez? Risque de maladie.

Peu importe le comportement. Il suffit de trouver la faute.

Puis vient le jardinier.

Le petit homme dangereux qui fait pousser trois tomates derrière sa maison. Il a pris sa voiture pour acheter de la terre, du compost, des semences, peut-être de l’engrais. Du carbone partout.

Mais son vrai crime commence en août.

Il mange sa tomate.

Il ne l’achète pas.

Pas d’épicerie. Pas de distributeur. Pas de marge commerciale. Pas de caisse. Pas de TPS. Pas de TVQ.

Cet homme produit quelque chose lui-même et ose ensuite le consommer.

Imaginez maintenant un jardin communautaire. Des dizaines de personnes qui fabriquent de la nourriture hors du marché. Des tomates clandestines. Des concombres sans facture. Des laitues qui échappent au PIB.

Ça ne peut pas durer.

Il faudra une taxe sur la tomate, une redevance sur le concombre et une contribution compensatoire sur la courgette.

Bien sûr, on n’appellera jamais ça « taxe sur le potager ». Ce serait grossier. On appellera ça la Contribution pour une autonomie alimentaire durable et fiscalement responsable.

Et celui qui protestera montrera qu’il n’a toujours rien compris.

Coupable de quoi?

Voyons donc.

S’il faut encore te l’expliquer, paie le double.

Prologue — La Vallée des voix

Au commencement, il n’y avait pas une Parole.

Il y avait toutes les voix.

Elles ne parlaient pas ensemble. Elles ne disaient pas la même chose. Elles ne savaient même pas qu’elles se croisaient.

Certaines racontaient.

D’autres se souvenaient.

D’autres encore recommençaient pour la millième fois une conversation terminée depuis trente ans.

Il y avait des phrases qu’on n’avait jamais prononcées, mais qu’on avait pensées avec assez de force pour qu’elles persistent. Des réponses préparées trop tard. Des chansons reprises mentalement dans un autobus. Des noms qu’on répétait en marchant. Des insultes retenues. Des excuses jamais faites. Des histoires racontées tant de fois qu’elles avaient fini par changer de propriétaire.

Aucune ne constituait le centre.

Aucune ne donnait l’ordre.

Elles passaient les unes à travers les autres.

Une femme cherchait encore les mots qu’elle aurait dû dire à sa mère.

Un homme retournait un accord de guitare dans sa tête.

Quelqu’un comptait les marches d’un escalier.

Plus loin, une voix recommençait une histoire en changeant toujours le même détail.

Puis une autre disait :

…j’aurais peut-être dû…

Et disparaissait sous une chanson.

La chanson elle-même ne dura pas.

Une pensée politique la traversa, puis le souvenir d’un vestiaire, puis le bruit mental d’une foule qui n’existait plus depuis longtemps.

Rien ne s’arrêtait.

Les voix ne formaient pas un chœur.

Un chœur suppose qu’on sache ce qu’on va chanter.

Ici, personne ne le savait.

Le flot avançait quand même.

Par endroits, les voix se frôlaient sans conséquence. Elles se croisaient, se repoussaient, repartaient chacune dans leur direction.

Ailleurs, elles revenaient.

Une phrase rencontrait une autre phrase.

Un souvenir passait plusieurs fois au même endroit.

Une peur ancienne attirait d’autres peurs.

Une chanson ramenait un visage.

Le visage ramenait une maison.

La maison ramenait une cuisine.

La cuisine rappelait une fenêtre.

Et la fenêtre finissait par rester.

Elle n’était d’abord qu’une insistance.

Quelqu’un se souvenait du froid contre la vitre.

Quelqu’un d’autre pensait à une lumière jaune aperçue depuis la rue.

Une femme revoyait sa mère derrière un rideau.

Un enfant imaginait une maison qu’il n’avait jamais habitée.

À force de passages, quelque chose tint.

Un cadre.

Une vitre.

Un peu de buée.

Puis un mur.

La première pierre n’était peut-être pas une pierre.

Elle ressemblait seulement à quelque chose qu’assez de voix avaient cessé de laisser disparaître.

Le monde commença ainsi.

Pas dans un fracas.

Dans une persistance.

Des lignes apparurent là où les discours revenaient souvent.

Certaines devinrent des chemins.

D’autres se creusèrent.

L’eau suivit les creux.

Elle emporta des mots, des silences, des refrains, des morceaux de souvenirs. Une rivière se forma sans savoir qu’elle était une rivière.

Elle coulait parce que tout ce qui la traversait trouvait plus facile de continuer dans cette direction.

Des arbres poussèrent là où les voix avaient besoin d’ombre.

Des salles apparurent là où quelqu’un continuait d’attendre un public.

Des escaliers montèrent vers des pièces qui n’avaient pas encore été construites.

Une patinoire prit forme autour d’un bruit de lames.

Un théâtre conserva un fauteuil rouge.

Une gare se remplit de valises avant même qu’un train y entre.

Aucun architecte n’avait dessiné ces lieux.

Ils venaient.

Ils tenaient.

Ils se défaisaient parfois.

Puis ils revenaient autrement.

Le monde n’avait pas encore de carte.

Il avait déjà des habitudes.

Au milieu de cette matière, certaines voix possédaient plus de poids.

Non parce qu’elles criaient plus fort.

Parce qu’elles avaient été reprises.

Un nom prononcé par une seule personne pouvait s’effacer vite.

Un nom porté par mille bouches laissait une trace.

Une chanson chantée encore après la mort de celui qui l’avait écrite trouvait son propre chemin.

Un personnage continuait à parler avec des voix nouvelles.

Une histoire traversait plusieurs générations et changeait légèrement chaque fois.

Ce qui passait de l’un à l’autre résistait mieux.

La mémoire ne conservait rien intact.

Elle empêchait seulement certaines choses de disparaître tout à fait.

Alors le relief s’épaissit.

Les voix trouvèrent des murs.

Les murs trouvèrent des portes.

Les portes donnèrent sur des lieux qui n’auraient jamais pu se toucher dans le temps ordinaire.

Une chambre pouvait ouvrir sur une patinoire.

Un sentier pouvait mener vers une rue disparue avant la naissance de celui qui l’empruntait.

Un théâtre pouvait contenir plusieurs époques sans les mélanger.

Une chanson commencée quelque part en 1985 pouvait traverser une forêt et parvenir intacte à quelqu’un qui venait de mourir.

Le temps entra dans le monde.

Il ne réussit jamais à y régner complètement.

Les années passaient.

Elles ne formaient pas toujours une ligne.

Certaines demeuraient proches parce qu’une même voix les reliait.

D’autres, pourtant voisines, s’éloignaient jusqu’à devenir presque inaccessibles.

Le passé ne revenait pas.

Il restait disponible par endroits.

Ce n’était pas la même chose.

La différence importait.

Elle ferait souffrir beaucoup de monde.

Mais le monde n’en savait encore rien.

Il continuait de se former.

Des voix y entraient sans cesse.

Certaines appartenaient aux vivants.

D’autres avaient appartenu à des vivants.

La distinction ne changeait pas leur poids.

Une pensée ne cessait pas d’avoir existé parce que celui qui l’avait pensée mourait.

Une phrase n’effaçait pas sa propre trace.

Une chanson ne se taisait pas parce que la bouche qui l’avait portée ne pouvait plus la chanter.

Les morts ne revenaient pas.

Quelque chose de plus étrange se produisait.

Ils demeuraient accessibles.

Pas partout.

Pas toujours.

Pas de la même manière.

Certains marchaient.

Certains attendaient.

Certains habitaient un lieu.

D’autres passaient longtemps sous forme de voix avant qu’un visage, un geste ou une silhouette ne prenne corps autour d’eux.

Le monde les recevait sans cérémonie.

Il n’y avait pas de porte officielle pour entrer.

Pas de gardien.

Pas de registre.

Pas de file.

Les voix suffisaient.

Puis vint l’Enfant.

Personne ne sut d’où.

Lui non plus.

Cela ne sembla gêner personne.

Il marcha d’abord dans des endroits où les voix étaient minces.

Elles passaient autour de lui comme du vent.

Certaines effleuraient son manteau.

D’autres restaient plus longtemps.

L’Enfant entendait une pensée au milieu de sa course.

Jamais depuis son commencement.

Rarement jusqu’à sa fin.

Il ne croyait pourtant pas qu’elle commençait avec lui.

Il savait qu’elle avait commencé avant.

Elle continuerait après.

C’était lui qui passait à travers.

Une voix disait :

…parce qu’il aurait fallu lui répondre tout de suite, mais je n’ai jamais été bon pour…

Puis l’Enfant s’éloigna.

La pensée continua sans lui.

Plus loin :

…si tu changes cet accord-là, toute la chanson devient…

Puis autre chose.

Une femme riait.

Un homme avait peur.

Quelqu’un se demandait où il avait mis ses clés.

Une voix beaucoup plus ancienne récitait le début d’une histoire.

Toutes existaient à la fois.

L’Enfant ne les trouvait pas étranges.

Il marchait.

Parfois, elles étaient si nombreuses qu’il devait les écarter avec les mains.

Elles n’avaient pas de corps, mais elles opposaient une résistance.

Il avançait entre des souvenirs d’enfance, des opinions, des refrains, des conversations inachevées.

Une inquiétude lui restait accrochée à la manche.

Il la secouait.

Elle repartait.

D’autres fois, les voix se raréfiaient.

Le sol devenait plus pâle.

Les chemins hésitaient.

Une maison perdait un mur.

Un arbre devenait transparent.

Puis une voix revenait, une deuxième la rejoignait, quelqu’un se souvenait de l’odeur des feuilles mouillées, et le chemin reprenait sous ses pieds.

L’Enfant finit par comprendre qu’il ne marchait pas seulement parmi les voix.

Il marchait dans ce qu’elles faisaient.

Il ne formula jamais cette idée.

Il regarda simplement ses chaussures.

Sous elles, le sentier changeait.

Une voix parlait d’une vieille route de campagne.

Le gravier apparut.

Une autre évoquait un rang enneigé.

Le gravier blanchit.

Puis quelqu’un pensa à une rue de Montréal en juillet et une chaleur remonta du sol.

L’Enfant continua.

Le paysage n’obéissait pas.

Il répondait.

Les voix n’étaient pas des ordres.

Elles étaient le matériau.

Elles s’accumulaient.

Elles creusaient.

Elles recouvraient.

Elles bâtissaient.

Elles laissaient des trous.

Parfois, deux souvenirs incompatibles occupaient presque le même lieu.

Alors les murs se déplaçaient.

Une porte donnait sur deux pièces.

Un escalier montait et descendait.

L’Enfant essayait l’une des directions.

S’il se trompait, il revenait.

Quand il revenait, le monde avait parfois changé.

Cela ne l’étonnait pas davantage.

Il n’avait jamais demandé au monde de rester tranquille.

Avec le temps, il découvrit des endroits plus stables.

Un pavillon.

Une brasserie.

Des théâtres.

Des clairières.

Des maisons.

Des chambres.

Une gare immense.

Des lieux revenaient assez souvent pour acquérir leurs propres habitudes.

Ils se souvenaient presque.

Des gens s’y retrouvaient.

Ils parlaient même lorsque l’Enfant n’était pas là.

Au début, il ne le savait pas.

Il croyait peut-être que le monde attendait son passage.

Il se trompait.

Après son départ, les conversations continuaient.

Un objet changeait de main.

Quelqu’un arrivait.

Quelqu’un d’autre repartait.

Une chaise était déplacée.

Une chanson reprenait dans une pièce vide.

Un désaccord commencé le matin pouvait durer plusieurs jours sans que l’Enfant en entende un mot.

La Vallée n’avait pas besoin de lui pour exister.

C’est peut-être à ce moment qu’elle devint vraiment une vallée.

Pas quand apparurent les montagnes.

Pas quand l’eau trouva son lit.

Quand quelque chose continua sans témoin.

Des voix qui n’avaient jamais pu se rencontrer chez les vivants se répondirent.

Certaines s’aimèrent.

D’autres se détestèrent immédiatement.

Des gens séparés par cinquante ans s’assirent à la même table.

Une femme reconnut une chanson écrite avant sa naissance.

Un homme entendit parler de lui par quelqu’un qu’il n’avait jamais connu.

Un acteur croisa un personnage qui lui avait survécu dans une autre voix.

Personne n’y vit de miracle.

Le miracle aurait été que tout cela s’arrête.

Le monde devint plus vaste.

Chaque nouvelle voix ne l’agrandissait pas de la même façon.

Certaines ouvraient un lieu.

D’autres ajoutaient une fissure.

D’autres ne changeaient presque rien, sinon un détail.

Une odeur.

Une expression.

Une manière de prononcer un nom.

Mais rien ne se perdait tout à fait.

Même les erreurs restaient quelque part.

Même les mensonges.

Même les souvenirs faux.

Même les histoires embellies.

La Vallée n’était pas faite de vérité.

Elle était faite de ce que les voix avaient porté.

C’était plus dangereux.

Deux versions du même événement pouvaient tenir dans le même espace.

Deux souvenirs incompatibles pouvaient produire deux chemins.

Une certitude répétée assez longtemps pouvait bâtir une maison.

Elle n’en devenait pas vraie.

Elle devenait habitable.

L’Enfant l’apprit sans qu’on le lui explique.

Il entra un jour dans une pièce qui n’aurait pas dû exister.

Tout y paraissait solide.

La table.

Les chaises.

La fenêtre.

Le plancher.

Une voix disait que la pièce avait toujours été là.

Une autre disait qu’elle n’avait jamais existé.

L’Enfant posa la main sur la table.

Le bois était froid.

Il ne décida rien.

Il sortit.

Derrière lui, les deux voix continuèrent de se contredire.

La pièce resta.

Ce fut peut-être la première loi qu’il ne formula jamais :

quelque chose peut exister sans avoir raison.

La Vallée grandit avec cette contradiction.

Elle accueillit les souvenirs et les erreurs, les œuvres et les regrets, les chansons, les personnages, les insultes, les prières, les recettes, les théories, les dernières paroles et celles qu’on aurait voulu reprendre.

Elle ne jugeait pas.

Elle retenait.

Pas tout.

Jamais de manière égale.

Mais assez.

Assez pour qu’un monde tienne.

Et dans ce monde, l’Enfant marcha longtemps.

Il apprit à reconnaître certains courants.

Une voix qui revenait.

Une phrase qui refusait de disparaître.

Un nom caché dans une autre forme.

Un bruit qui ne ressemblait à aucun autre bruit.

Il apprit aussi qu’un silence n’était jamais vide.

Derrière lui, devant lui, sous les chemins, dans les murs, au-dessus des arbres, quelque chose pensait encore.

La Vallée parlait même lorsque personne n’ouvrait la bouche.

Un jour, l’Enfant s’arrêta au bord d’un sentier.

Les voix étaient particulièrement denses.

Elles venaient de partout.

Certaines riaient.

D’autres se disputaient.

Une chanson passait très loin.

Quelqu’un racontait sa jeunesse.

Une femme répétait un prénom.

Un homme cherchait encore la fin d’une phrase.

L’Enfant resta là quelques secondes.

Puis il leva les yeux.

Devant lui, le chemin descendait vers la Vallée.

Il ne savait pas ce qu’il allait y trouver.

Il ne savait pas davantage ce qu’il cherchait.

Cela ne lui posa aucun problème.

Il fit un pas.

Sous son pied, le monde tint.

L’Enfant Naïf et Bonnie Tyler, la gardienne des premiers cœurs

Bonnie Tyler dans une gare imaginaire remplie de valises, avec l’Enfant Naïf au premier plan.

L’Enfant Naïf marchait dans une immense gare où il n’y avait ni trains ni voyageurs, seulement des milliers de valises, petites ou grandes, neuves ou usées, alignées jusqu’à l’horizon. Sur chacune était inscrit un prénom.

Il s’approcha de l’une d’elles.

— Qu’est-ce qu’il y a dedans?

Une femme assise un peu plus loin répondit sans lever les yeux.

— Des cœurs.

L’Enfant pensa qu’elle plaisantait. Il ouvrit la première valise. À l’intérieur se trouvait une chambre d’adolescente : un lit défait, une affiche au mur, un baladeur abandonné près d’un oreiller et une lettre qu’on n’avait jamais eu le courage d’envoyer. Puis une chanson commença. Une voix rauque remplit la chambre.

Il referma doucement la valise et en ouvrit une autre. Un garçon conduisait seul sous la pluie. Il venait d’être quitté et pleurait sans bruit pendant que la radio jouait. Il roulait sans savoir où aller, simplement parce que rentrer chez lui lui semblait impossible. La même voix l’accompagnait.

Dans une troisième valise, deux amoureux dansaient lentement dans un sous-sol décoré de quelques ballons. Ils se promettaient de s’aimer toujours. Ils ignoraient qu’un jour ils se diraient adieu. La voix chantait encore.

L’Enfant sentit quelque chose se nouer dans sa gorge. Il regarda la femme.

— Qui êtes-vous?

Elle leva enfin les yeux. Ils avaient cette fatigue particulière de ceux qui ont passé leur vie à veiller sur les autres.

— Je garde les premiers cœurs.

— Pourquoi faut-il les garder?

Elle sourit.

— Parce qu’en vieillissant, les adultes les égarent. Ils les abandonnent dans un divorce, un déménagement, une boîte de carton ou un vieux tiroir plein de photographies. Ensuite, ils prétendent avoir tourné la page. Mais personne ne tourne vraiment la page de son premier vertige.

L’Enfant regarda autour de lui. Les valises semblaient remplir le monde entier.

— Elles vous appartiennent toutes?

— Non. Elles appartiennent à ceux qui me les ont confiées sans le savoir.

— Comment peut-on confier son cœur à quelqu’un sans le savoir?

La femme se leva. Un vent léger passa dans ses cheveux. Sa voix semblait avoir traversé beaucoup de tempêtes.

— Chaque fois qu’un garçon croyait que plus jamais personne ne l’aimerait, chaque fois qu’une jeune fille pleurait jusqu’au matin, chaque fois que deux amoureux dansaient une dernière fois sans savoir que ce serait la dernière, je prenais doucement ce qu’ils ressentaient. Je le mettais dans une chanson, puis je le gardais au chaud jusqu’au jour où ils seraient assez grands pour revenir le chercher.

Les yeux de l’Enfant se remplirent de larmes.

— Alors, toutes ces chansons…

La femme secoua doucement la tête.

— Ce n’étaient pas seulement des chansons. C’étaient des refuges.

L’Enfant contempla les valises. Certaines étaient couvertes de poussière. D’autres semblaient avoir été ouvertes la veille. Et soudain, il comprit. Parmi tous ces cœurs se trouvaient celui de ses parents, celui de ses grands-parents, celui de ses professeurs, celui du vieux monsieur qui souriait toujours en passant devant chez lui.

Tous avaient eu quinze ans. Tous avaient connu ce moment où une seule personne semble contenir le monde entier. Tous avaient cru, un soir, que leur vie venait de se terminer parce que quelqu’un était parti. Et bien avant de connaître le nom de cette femme, ils avaient déjà connu sa voix.

L’Enfant demanda presque en chuchotant :

— Et maintenant, qu’est-ce qui va arriver à toutes ces valises?

La femme leva les yeux.

— Rien. Elles n’ont plus besoin de moi.

— Pourquoi?

— Parce qu’ils savent maintenant où retrouver leur cœur.

Elle fit quelques pas, puis s’arrêta.

— Quand ils entendront mes chansons, ils croiront se souvenir de moi. Mais ils se tromperont. Ils se souviendront d’eux-mêmes.

Alors seulement, l’Enfant reconnut son visage.

— Madame Tyler…

Bonnie lui adressa un sourire si doux qu’il semblait contenir toutes les adolescences du monde. Puis elle s’éloigna entre les rangées de valises. À mesure qu’elle avançait, sa silhouette devenait plus légère, jusqu’à disparaître complètement.

L’Enfant resta seul. Il regarda longtemps les milliers de prénoms, puis aperçut une petite valise qu’il n’avait pas remarquée jusque-là. Son propre nom était écrit dessus.

Il hésita avant de l’ouvrir. À l’intérieur, il n’y avait ni chambre d’adolescent, ni voiture sous la pluie, ni premier baiser, ni peine d’amour. Il n’y avait qu’un cœur. Le sien. Et il battait encore exactement comme à quinze ans.

L’Enfant posa une main sur sa poitrine. Alors il comprit que nous ne perdons peut-être jamais vraiment l’enfant que nous avons été. Nous cessons seulement parfois de l’entendre.

Il leva les yeux vers le ciel.

— Merci, Bonnie. Tu croyais peut-être chanter des histoires d’amour. Mais pendant toutes ces années, tu as gardé quelque chose que nous ne savions pas conserver nous-mêmes : notre premier cœur.

Cette nuit-là, un peu partout sur la Terre, des hommes et des femmes qui avaient depuis longtemps cessé d’avoir quinze ans entendirent une vieille chanson. Certains montèrent le son dans leur voiture. D’autres restèrent immobiles dans une cuisine, un salon ou une chambre devenue silencieuse. Quelques-uns sourirent. Quelques-uns pleurèrent.

Ils pensaient écouter Bonnie Tyler une dernière fois. Mais pendant quelques minutes, ils retrouvèrent un sous-sol décoré de ballons, une route sous la pluie, une lettre jamais envoyée, un visage qu’ils n’avaient pas revu depuis quarante ans. Et quelque part, derrière tout cela, leur jeunesse leur faisait signe.

Elle n’était jamais partie. Elle attendait simplement qu’une voix rauque lui ouvre la porte.

Morale

Les grands artistes ne gardent pas leur jeunesse. Ils gardent la nôtre.

Et lorsque leur voix se tait, tout ce qu’ils ont protégé en nous recommence à chanter.


Bonnie Tyler (1951–2026)

Née Gaynor Hopkins le 8 juin 1951 à Skewen, au pays de Galles, Bonnie Tyler s’est imposée comme l’une des grandes voix du rock et de la pop britannique grâce à son timbre rauque immédiatement reconnaissable. Sa carrière, amorcée dans les années 1970, s’est étendue sur cinq décennies et lui a valu un succès international durable.

Ses trois chansons les plus emblématiques sont It’s a Heartache, Total Eclipse of the Heart et Holding Out for a Hero. Total Eclipse of the Heart demeure son plus grand succès mondial, tandis que Holding Out for a Hero est devenue un classique de la culture populaire.

Bonnie Tyler est décédée le 8 juillet 2026, à l’âge de 75 ans.

Patrick Gauthier