Chroniques d’un candidat — Le lendemain d’un oui à Démocratie Directe

Pendant une visioconférence, j’ai posé à Adam la question la moins constitutionnelle possible.

Si le Québec dit oui un dimanche soir, lundi matin, on fait quoi?

Je ne demandais pas une autre grande déclaration sur la souveraineté du peuple. J’en avais déjà plein les poches. Je voulais savoir s’il fallait dix jours, dix mois, une deuxième élection ou quelques décennies de comité chargé d’étudier la possibilité de créer un autre comité.

La réponse existe maintenant. Elle tient moins du sermon que du calendrier.

Le premier jour, la Constitution fondatrice et les lois de transition seraient déposées à l’Assemblée nationale. Pendant la première semaine, cinq chantiers seraient déclenchés : l’allégeance des élus au peuple, les comités citoyens, l’imputabilité, la cyberdémocratie et le référendum d’initiative citoyenne. Entre le huitième et le quinzième jour, les responsables et les structures de transition seraient mis en place. Avant la fin du premier mois, la consultation citoyenne commencerait et le tirage au sort de l’Assemblée constituante serait en préparation.

Autrement dit, le lundi matin suivant la victoire, les citoyens ne recevraient pas une Constitution fraîchement imprimée par quelques élus encore chauds de leur élection. Ils verraient plutôt s’ouvrir le chantier qui doit leur permettre de l’écrire.

Entre le trente et unième et le quarante-cinquième jour, 125 Québécois seraient tirés au sort selon des critères destinés à refléter la population. Pas 125 vedettes de panels télévisés. Pas 125 amis du ministre. Des citoyens ordinaires qui, la veille encore, conduisaient un autobus, enseignaient à des enfants, soignaient des patients, réparaient des machines ou cherchaient simplement comment payer l’épicerie sans financer une deuxième hypothèque sur un sac de pommes.

Ils seraient ensuite formés au processus constituant et à la délibération collective. Pendant ce temps, les comités citoyens locaux et régionaux commenceraient à s’organiser. La démocratie descendrait enfin de la colline parlementaire pour aller voir comment le monde vit en bas.

Entre le soixante et unième et le soixante-dixième jour, l’Assemblée constituante tiendrait sa première séance publique. Entre le soixante et onzième et le quatre-vingt-cinquième, la plateforme de participation en ligne ouvrirait. Le papier et les rencontres en personne demeureraient accessibles : la démocratie numérique ne devrait pas transformer l’absence de téléphone intelligent en nouvelle forme d’analphabétisme politique.

Avant le centième jour, les premières consultations publiques seraient tenues et les mécanismes du référendum d’initiative citoyenne commenceraient à fonctionner.

Cent jours, donc, non pas pour rédiger en vitesse la loi suprême d’un peuple entre deux cafés, mais pour lui rendre les outils nécessaires afin qu’il puisse participer au travail.

La Constitution définitive demanderait davantage de temps. Le calendrier publié accorde jusqu’à trois ans à l’Assemblée constituante pour travailler publiquement, consulter la population et rédiger son projet. Ce délai constitue un maximum, pas un objectif de lenteur administrative. Une fois le texte terminé, les Québécois disposeraient encore d’un véritable débat avant de le ratifier — ou de le refuser — lors d’un plébiscite tenu dans les six mois suivants.

Il n’est donc pas question de tenir deux élections bout à bout pour remplacer une équipe de maîtres par une autre. La deuxième grande consultation ne servirait pas à choisir ceux qui décideront. Elle servirait à décider si le texte produit au terme du chantier appartient réellement au peuple.

Bien sûr, un calendrier publié sur un site ne transforme pas automatiquement une ambition en réalité juridique. Le parti affirme que les textes, les lois organiques et le manuel d’opération sont déjà rédigés. Il promet également de publier les analyses juridiques signées qui soutiennent la démarche afin qu’elles puissent être examinées et contestées. Il faudra le faire. La souveraineté populaire ne mérite pas une brochure publicitaire : elle mérite des plans capables de survivre à la lumière.

Mais ma question a maintenant une réponse.

Combien de temps faut-il pour commencer?

Un jour.

Combien de temps avant que les premiers outils appartiennent réellement aux citoyens?

Cent jours, selon le plan proposé.

Et combien de temps pour écrire sérieusement la Constitution d’un peuple?

Le temps nécessaire pour que ce peuple puisse enfin reconnaître sa propre main dans le texte.

Le changement ne consisterait donc pas à remettre au Québec une maison constitutionnelle terminée par le prochain gouvernement. Il consisterait à ouvrir le chantier, à distribuer les outils et, pour une fois, à remettre les clés à ceux qui devront y vivre.

Patrick Gauthier

La démocratie ferme à 16 h 30

Mon argent peut traverser la planète en trois secondes. Ma voix politique, ma voix de citoyen responsable et concerné, elle, doit attendre quatre ans.

Nous avons construit un monde où presque tout fonctionne à distance et en temps réel. Le réseau bancaire international ne dort jamais. On peut virer de l’argent à minuit, signer un contrat depuis son téléphone, tenir une réunion avec Tokyo en déjeunant à Brossard, produire sa déclaration de revenus sans jamais voir un fonctionnaire. Mais essayez donc d’être citoyen. Là, curieusement, la modernité ferme boutique.

Imaginez qu’on modifie les circuits d’autobus que prennent vos enfants pour aller au cégep. Les horaires changent. Les correspondances changent. Un trajet qui fonctionnait ne fonctionne plus. Les étudiants sont directement touchés, les parents aussi, les travailleurs également. On leur répond qu’il y a eu une consultation publique. Parfait. À quelle heure? Où? Qui savait qu’elle avait lieu? Et surtout : combien de jeunes qui attendent leur autobus après leurs cours vont sacrifier leur soirée pour aller expliquer à une organisation de transport comment ils utilisent réellement son réseau?

Voilà le piège. On appelle « consultation publique » un mécanisme qui exige précisément du citoyen ce qu’il a souvent le moins : du temps, de la disponibilité, parfois un déplacement, et surtout de savoir qu’il doit se présenter au bon endroit au bon moment. Ce n’est donc pas vraiment le public qu’on consulte, mais la petite fraction du public qui réussit à franchir le parcours d’obstacles. Puis cette poignée de participants devient l’alibi démocratique parfait : « les citoyens ont été consultés ».

C’est précisément l’un des éléments qui m’a convaincu de choisir Démocratie Directe : la participation citoyenne à distance fait partie du projet. Pas parce que j’ai envie de passer mes journées à voter sur la couleur des bancs de parc. Parce qu’en 2026, nous avons les moyens de demander directement aux personnes concernées ce qu’elles pensent d’une décision qui transforme leur quotidien. Pas seulement à celles qui ont vu passer l’avis, qui étaient libres ce soir-là, qui pouvaient se déplacer et qui aiment suffisamment les consultations publiques pour leur consacrer trois heures après une journée de travail.

Le système bancaire sait que je suis moi. Revenu Québec sait que je suis moi. Mon téléphone sait pratiquement ce que je vais acheter avant moi. Mais demander de manière sécurisée aux usagers du RTL ce qu’ils pensent d’une refonte de leur réseau? Là, soudainement, l’humanité aurait atteint la frontière technologique ultime. On peut déplacer des milliards en quelques secondes, mais consulter sérieusement un étudiant sur son trajet d’autobus semble encore relever de la science-fiction.

Notre démocratie représentative nous demande de choisir quelqu’un, puis de lui remettre les clés pendant quatre ans. Entre deux élections, nous pouvons écrire, pétitionner, manifester, téléphoner, assister à une consultation ou commenter sur Facebook. Tout cela peut être utile. Mais appeler cela une véritable participation citoyenne, c’est généreux. Dans bien des cas, le citoyen peut parler. Rien ne garantit qu’on lui donne réellement une prise sur la décision.

La technologie permettant de faire autrement existe déjà. L’intelligence collective aussi. Les citoyens aussi. Ce qui manque, ce ne sont ni les moyens ni les compétences. Ce sont les portes.

Je ne veux pas seulement qu’on appelle les citoyens lorsqu’il faut choisir le gouvernement. Je veux qu’on les consulte lorsqu’il faut gouverner.

Patrick Gauthier

Quand le REM vampirise nos jeunes

Vendredi, 13 h 20. Les portes du Collège Durocher s’ouvrent et les élèves sortent d’un coup, sacs au dos, téléphones en main, la semaine enfin derrière eux. Parmi eux, une fille de Brossard, secteur M. Chez elle est à quelques kilomètres. Elle connaît le chemin. Riverside, puis Rome, puis son quartier. La ligne 14 faisait exactement ce travail-là : relier Saint-Lambert à Brossard sans transformer le retour à la maison en expédition.

Mais à 13 h 20, le vendredi, la 14 n’est plus là. Le prochain service direct arrive des heures plus tard. Alors une adolescente qui habite à quelques kilomètres de son école doit apprendre la géographie administrative du transport métropolitain : correspondances, grands axes, terminus, détours, attente. Il ne s’agit plus de rentrer chez soi. Il faut entrer dans le système.

Et le système possède un mot pour ça : rabattement.

Le mot figure dans l’architecture même du REM. Des autobus doivent rabattre les voyageurs vers ses stations. Des zones de non-concurrence ont été prévues pour empêcher certaines liaisons parallèles vers Montréal. Le REM ne s’est donc pas simplement ajouté au réseau existant. On a réorganisé une partie du réseau autour de lui, protégé certaines de ses liaisons contre la concurrence et intégré son achalandage à un modèle financier où les passagers-kilomètres génèrent des revenus.

Puis on demande aux gens de s’adapter.

La jeune fille de Brossard perd peut-être trente minutes. Ce n’est pas spectaculaire. Personne ne convoquera une commission parlementaire pour trente minutes. Mais trente minutes chaque vendredi, pendant environ 36 semaines de classe, donnent 18 heures par année. Sur cinq années de secondaire : 90 heures. Presque quatre journées complètes de sa vie.

Cent élèves : 1 800 heures par année. Deux cents : 3 600. Trois cents : 5 400 heures.

Et ce n’est qu’un vendredi, qu’une ligne, qu’un corridor, qu’un groupe de jeunes.

Durocher n’est pas seul. Notre-Dame-de-Lourdes n’est pas seule. Saint-Lambert n’est pas une île. Tous les matins, des jeunes traversent les frontières municipales entre Brossard, Saint-Lambert et Longueuil. Ils remplissent les autobus. Ils vont à l’école. Ils reviennent. Ils ont des pratiques, des rendez-vous, des cours annulés, des examens qui finissent plus tôt, des dentistes à 11 heures, des vies qui refusent obstinément de respecter les heures de pointe.

La même mécanique frappe ailleurs. Une infirmière travaille à Saint-Hubert. Un employé doit passer de Brossard à Saint-Lambert. Une mère doit rejoindre son enfant en milieu de journée. Un étudiant manque le dernier autobus du matin. Le réseau lui répond : vous aviez simplement à vivre à la bonne heure.

Le REM devait transporter les citoyens. De plus en plus, les citoyens doivent transporter le REM sur leurs épaules.

Ils le transportent avec leurs détours. Avec leurs correspondances. Avec leurs attentes. Avec les liaisons directes qu’ils perdent. Avec les heures qu’ils abandonnent dans des terminus parce qu’un tableau financier considère ces heures comme gratuites.

C’est la vieille mécanique : privatiser le rendement, socialiser les coûts. Sauf qu’ici le coût ne se paie pas seulement en argent. Il se paie en temps de vie.

La Caisse comptabilise ses rendements. Le REM comptabilise ses voyageurs. L’ARTM comptabilise ses passagers-kilomètres. Mais personne ne comptabilise l’heure perdue d’une adolescente un vendredi après-midi.

Elle disparaît.

Une heure pour étudier. Une heure avec ses amis. Une heure de sommeil. Une heure à dessiner, à lire, à ne rien foutre. Une heure de jeunesse. Aspirée silencieusement par une organisation du transport qui a décidé que le trajet le plus utile n’était plus nécessairement celui qui rapproche le citoyen de sa destination, mais celui qui rapproche le voyageur du grand axe.

C’est ainsi qu’une société vampirise sa jeunesse : pas avec des crocs, mais avec des correspondances.

Une demi-heure ici. Vingt minutes là. Une heure demain. Rien qui fasse scandale isolément. Mais accumulez les prélèvements, multipliez-les par les jeunes, par les travailleurs, par les familles, par les années, et vous obtenez une immense ponction de temps humain au service d’un système qu’on a verrouillé par le rabattement et la non-concurrence.

Le REM a reçu ses rails. Il a reçu ses stations. Il a reçu ses bassins de rabattement. Il a reçu ses protections contre certaines formes de concurrence. Et maintenant, quand le réseau local se contracte autour de lui, c’est la population qui paie la différence.

Pas seulement avec ses taxes.

Avec sa vie.

Auriez-vous voté pour ça?

Patrick Gauthier