La loi sur la clarté, faites ce que je dis, pas ce que je fais

La campagne électorale 2026 peut partir d’un instant à l’autre. Tout le monde est sur le qui-vive. Les candidats sont prêts. Les bénévoles aussi. Les équipes attendent le signal, le doigt sur le bouton, les pancartes presque dans les mains.

Et forcément, quand une campagne québécoise commence, quelques vieilles blessures remontent.

Il y en a une qui mérite qu’on la sorte du placard : la Loi sur la clarté.

Vous vous souvenez?

Après deux référendums qui avaient brassé le Québec jusque dans les cuisines, Ottawa nous a expliqué les règles. Pour quitter le Canada, il faudrait une question claire, une majorité claire, une volonté claire. Et, détail charmant, Ottawa déciderait lui-même si nous avions été assez clairs.

Jean Chrétien et Stéphane Dion nous ont donc offert une leçon de démocratie.

Très bien.

Grattons.

En 1865, au Canada-Est — le futur Québec — la Confédération passe 37 contre 25.

Pas 90 %.

Pas un peuple debout comme un seul homme.

Trente-sept députés contre vingt-cinq.

Et le peuple?

Ah.

Quelqu’un propose justement de lui demander son avis.

On refuse.

Voilà.

On savait compter les citoyens. On savait organiser un vote. On savait parfaitement qu’on pouvait leur poser la question.

On a préféré ne pas la poser.

Puis Londres a réglé la paperasse.

Et cent trente-cinq ans plus tard, Ottawa revient examiner notre bulletin avec une loupe :

— Hum… votre question n’est peut-être pas assez claire.

C’est fabuleux.

Vous entrez dans la maison par la fenêtre, puis vous revenez trois générations plus tard nous expliquer que la poignée de porte n’est pas réglementaire.

Pour fabriquer le Canada : 37 contre 25, aucun référendum au Québec, merci bonsoir.

Pour le quitter : attention, votre majorité pourrait ne pas être assez majoritaire.

On se croirait chez un cambrioleur devenu consultant en systèmes d’alarme.

C’est là que le meilleur argument fédéral commence à ressembler à ce qu’il voulait éviter : un homme de paille.

Oui, des représentants ont voté en 1865. Personne ne le nie. Mais si ce vote suffit pour fonder durablement le Canada, alors qu’on cesse de nous expliquer qu’un vote québécois ne suffit jamais tout à fait.

Choisissez.

Ou la clarté compte.

Ou elle ne compte pas.

Mais elle ne peut pas devenir sacrée seulement quand le Québec regarde la sortie.

C’est précisément pour aller gratter ce genre de certitudes que j’ai écrit Un château de paille. J’y ai pris les meilleurs arguments du Canada, pas les plus faibles, et je suis allé voir s’ils tenaient debout.

Lire et télécharger gratuitement Un château de paille — De la clarté constituante.

Vous pourrez vous faire votre idée.

Moi, au moins, je vous demande votre avis avant.

Patrick Gauthier

La Fable de la Porte Sans Serrure

L’Enfant Naïf marchait pieds nus dans un corridor qui n’en finissait pas. Les murs changeaient de couleur selon ses pensées : quand il se souvenait, ils devenaient sombres ; quand il respirait, ils pâlissaient ; quand il riait, ils se fissuraient légèrement, comme s’ils supportaient mal la joie.

À un moment, il aperçut Patrick, assis sur une marche, le dos appuyé contre une porte ancienne. Elle n’avait ni poignée ni serrure. Juste une surface lisse, polie par des mains qui avaient longtemps cherché où appuyer.

— Tu gardes la porte ? demanda l’Enfant Naïf.

— Non, répondit Patrick. Je me repose devant.

L’Enfant Naïf s’assit à côté de lui. Il regarda la porte longtemps, sans poser de question. Puis il dit :

— Les portes sans serrure font peur aux gens. Ils préfèrent celles qu’on peut fermer à clé.

— Je sais, dit Patrick. On m’a enfermé longtemps avec des clés qui n’étaient pas les miennes.

Un silence passa. Pas un silence lourd. Un silence qui fait de la place.

— On dit que derrière cette porte, continua l’Enfant Naïf, il y a une chambre pleine d’images anciennes. Certaines mordent. D’autres hurlent.

— Oui, dit Patrick. Et quand j’y entre, si j’y reste trop longtemps, je deviens quelqu’un que je ne reconnais pas.

L’Enfant Naïf pencha la tête.

— Les gens disent parfois que pour guérir, il faut rester dans la chambre jusqu’à ce que la douleur se fatigue.

Patrick esquissa un sourire bref.

— La douleur ne se fatigue pas. Elle se nourrit.

L’Enfant Naïf hocha la tête comme s’il notait une leçon invisible.

— Alors tu ne rentres plus jamais ?

— Je n’ai jamais promis ça. Je refuse juste qu’on me pousse.

Ils restèrent là encore un moment. Puis Patrick se leva, s’approcha de la porte et posa la main dessus. Elle était tiède.

— Tu vois, dit-il, le problème n’a jamais été la porte.

Il marqua une pause.

— C’est qu’on m’a appris trop tôt à croire qu’elle m’appartenait.

L’Enfant Naïf ne répondit pas. Il regarda simplement la porte, comme on regarde un animal qui n’a jamais demandé à être dressé.

— Tu sais ce que j’ai compris ? reprit Patrick. Je peux manger autrement sans faire de la nourriture une religion. Je peux écrire autrement sans faire de la douleur un culte.

— Et tu peux même juste jouer, dit l’Enfant Naïf.

Patrick acquiesça avec un clin d’oeil.

— Je peux écrire des chroniques, des questions, des fables. Je peux même écrire sur l’enfance, tant que l’enfance ne devient pas une prison.

— L’Enfant Naïf n’est pas une chambre, dit doucement l’Enfant Naïf. C’est une fenêtre.

Patrick le regarda longuement.

— Tu n’as pas peur que je pousse la porte et que j’y retourne ?

— La peur des autres n’est pas un garde-fou, répondit l’Enfant Naïf. C’est souvent une autre forme de mur.

Alors Patrick, détachant ses mains de la porte, recula d’un pas.

— Pas aujourd’hui, dit-il, comme s’il reprenait ses esprits.

— Pas aujourd’hui, répéta l’Enfant Naïf.

Ils repartirent ensemble dans le corridor. Les murs changèrent encore de couleur, mais cette fois, ils laissèrent apparaître des fenêtres. Et sur certaines vitres, quelqu’un avait écrit à la main :

La liberté n’est pas d’entrer partout.

C’est de pouvoir repartir vivant.

Et l’Enfant Naïf, en marchant, se mit à siffler une chanson que personne n’avait jamais apprise, mais que tout le monde reconnaissait quand même.

Patrick Gauthier

La question qui marchait à côté

Un matin clair, sans urgence ni bruit,
Patrick Gauthier marchait le long d’un chemin qu’il connaissait bien.
Ce n’était pas un chemin célèbre.
Pas une route des honneurs, ni un sentier de combat.
Juste un endroit où l’on peut penser sans se défendre.

Il marchait depuis longtemps déjà,
chargé de mots, d’images, de vérités vues trop tôt.
Il savait comment les récits se tordent,
comment les systèmes avalent ce qui dépasse,
comment même la bonté peut être récupérée, découpée, vendue.

Il marchait droit.
Mais son pas était parfois lourd.

C’est alors qu’il sentit une présence.
Pas derrière. Pas devant.
À côté.

L’Enfant Naïf marchait là,
sans faire de bruit,
comme s’il avait toujours été attendu.

— Tu vas où? demanda l’Enfant.

Patrick sourit.
Il aimait cette question.
Elle ne demandait pas un plan.
Juste une direction intérieure.

— Je marche, répondit-il.
— Oui, dit l’Enfant. Moi aussi.

Ils avancèrent ensemble un moment,
dans cette paix étrange qui naît
quand personne n’essaie d’avoir raison.

Puis l’Enfant leva les yeux.

— Pourquoi tu continues?
— Continuer quoi?
— À parler doucement, quand tu pourrais crier.
À réparer, quand tu pourrais dénoncer.
À écouter, quand tu pourrais conclure.

Patrick s’arrêta.
Il regarda le ciel, le chemin, ses mains.

— Parce que si je crie trop fort, dit-il,
les gens se ferment.
— Et s’ils se ferment?
— Alors plus rien ne passe.
— Même l’amour?
— Surtout l’amour.

L’Enfant réfléchit.
Il ramassa un petit caillou et le fit rouler entre ses doigts.

— Est-ce que tu as peur qu’on ne t’écoute pas?
Patrick hésita.
Puis il dit la vérité.

— Non.
J’ai peur de devenir quelqu’un que tu ne pourrais plus approcher.

L’Enfant s’arrêta net.
Il le regarda longtemps,
avec ce sérieux tranquille
que seuls les enfants portent sans s’en rendre compte.

— Tu sais, dit-il,
les adultes qui voient clair font souvent peur.
Mais toi…
toi, tu laisses encore de la place.

— De la place pour quoi? demanda Patrick.

L’Enfant sourit.

— Pour s’asseoir.
Pour pleurer sans honte.
Pour poser une question qui n’est pas prête.
Pour ne pas savoir encore.

Ils reprirent la marche.

Le pas de Patrick s’allégea,
sans qu’il sache pourquoi.
Rien n’avait été réglé.
Aucune vérité nouvelle n’avait été proclamée.

Mais quelque chose s’était remis à respirer.

Au bout du chemin, l’Enfant s’arrêta.

— Je vais rester un peu avec toi, dit-il.
— Aussi longtemps que tu voudras.
— Non, répondit l’Enfant.
Aussi longtemps que tu marcheras sans me presser.

Patrick hocha la tête.
Il comprenait.

Et tandis qu’ils repartaient,
quelque chose de simple et de rare
se posa en lui :

la certitude douce
qu’il n’avait rien à prouver,
rien à gagner,
rien à perdre.

Seulement
à continuer de marcher
assez lentement
pour que le bonheur
puisse suivre.