Le Pavillon des légendes

Illustration du Pavillon des légendes avec l’Enfant Naïf et Guy Lafleur dans un pavillon de hockey imaginaire, signée Gauthier.

Certaines légendes ne nous quittent jamais.

L’Enfant Naïf apparut un soir dans un vieux pavillon où le temps semblait avoir oublié de passer. Une patinoire occupait le centre du bâtiment. Dans les gradins, des chandails, des photographies, des livres, des guitares, des micros et quelques objets sans nom rappelaient des gens qui avaient autrefois fait beaucoup de bruit parmi les vivants. Maintenant, tout était calme. Au milieu de la glace, Guy Lafleur patinait lentement, sans adversaire à contourner, sans rondelle à poursuivre, sans foule pour l’appeler.

L’Enfant s’assit sur la bande et le regarda faire quelques tours. Guy finit par venir vers lui. Il n’avait pas besoin de demander comment l’Enfant était arrivé là. Ceux qui le rencontraient comprenaient assez vite qu’il pouvait apparaître dans une forêt, au bord d’un fleuve, dans un souvenir, dans une autre époque ou au milieu d’une conversation qui n’avait jamais eu lieu. Avec lui, les morts ne s’étonnaient pas davantage d’être morts que les arbres de pouvoir parler.

— Salut, Guy.

— Salut, petit.

L’Enfant avait sous le bras une épaisse liasse de feuilles. Il la déposa près de lui, puis resta un moment silencieux. Guy ne lui demanda rien. Il attendit.

— Guy?

— Oui?

— Dis?

— Je t’écoute.

L’Enfant regarda les feuilles.

— Je ne sais plus quoi faire avec tous ceux qui sont partis.

Guy baissa les yeux vers la pile. Sur la première page, on pouvait lire un nom, puis un autre dessous. Karl Tremblay. Paul Houde. Jean-Pierre Ferland. Kim Yaroshevskaya. Serge Fiori. Ken Dryden. René Homier-Roy. Béatrice Picard. Victor-Lévy Beaulieu. Marc Messier. Il y en avait beaucoup d’autres.

— Tu les as rencontrés? demanda Guy.

— Oui. Pas tous de la même façon. Certains étaient encore vivants. Certains venaient de mourir. Pour d’autres, les vivants venaient seulement d’apprendre qu’ils étaient morts. Je suis allé les voir, j’ai parlé avec eux et j’ai raconté ce qu’ils m’avaient dit.

Guy hocha la tête. L’Enfant prit quelques feuilles, les regarda, puis les reposa.

— Mais chaque fois que quelqu’un meurt, les vivants deviennent très tristes. Ils disent qu’ils ont perdu quelqu’un. Ils parlent beaucoup pendant quelques jours. Ils racontent des souvenirs, mettent des photos, écoutent des chansons, revoient des films. Puis le temps passe et ils recommencent à parler d’autre chose.

— C’est souvent comme ça.

L’Enfant releva la tête.

— Pourquoi disent-ils qu’ils ont perdu quelqu’un?

Guy réfléchit avant de répondre.

— Parce qu’ils ne peuvent plus le voir.

— Moi, je peux.

— Je sais.

— Je peux te parler.

— Je vois ça.

— Alors tu n’es pas perdu.

Guy sourit légèrement.

— Pas pour toi.

L’Enfant réfléchit à cette réponse. Il connaissait la Mort. Il lui avait parlé comme il parlait maintenant à Guy. Il n’avait jamais appris qu’il fallait avoir peur d’elle et personne n’avait réussi à le convaincre qu’un mort devait nécessairement cesser d’être un interlocuteur. Pour lui, la mort était un fait étrange parmi d’autres, comme le temps, la mémoire ou l’amour. Il suffisait souvent de s’en approcher sans préjugé pour que les choses abstraites prennent forme et acceptent de répondre.

— Alors ce sont les vivants qui perdent les morts, dit-il enfin. Les morts, eux, ne se perdent pas.

Guy le regarda.

— Je n’avais jamais pensé à ça comme ça.

L’Enfant prit une feuille portant le nom de Karl Tremblay.

— Quand Karl est mort, beaucoup de monde a pleuré.

— Oui.

— Pourtant, ses chansons sont restées.

— Oui.

— Et quand quelqu’un les chante, quelque chose de Karl revient.

— On peut dire ça.

L’Enfant prit une autre feuille.

— Jean-Pierre Ferland aussi. Ses chansons restent. Kim reste dans les enfants qui ont connu Fanfreluche. Ken reste dans ceux qui se rappellent ses matchs. Un écrivain reste dans ses livres. Un acteur dans les personnages qu’il nous a laissés. Alors pourquoi les vivants disent-ils seulement : « Il est parti »? Pourquoi ne disent-ils pas aussi : « Regarde tout ce qui reste »?

Guy ne répondit pas immédiatement. Il regarda les gradins, et l’Enfant suivit son regard. Peu à peu, quelques lumières s’allumèrent dans le pavillon. Ici, une guitare brillait sous une lampe. Là, une vieille photographie semblait plus nette. Plus loin, une voix qu’on ne distinguait pas tout à fait paraissait rire derrière les sièges vides.

— Peut-être qu’ils ont besoin de quelqu’un pour leur montrer, dit Guy.

L’Enfant tourna la tête vers lui.

— C’est ça qui me décontenance.

Guy attendit.

— Quand quelqu’un meurt, je vais le voir. Je lui parle. J’apprends des choses. Ensuite, je raconte la rencontre aux vivants. Pendant un moment, ils semblent moins seuls. Puis un autre meurt, et je recommence. Et encore un autre. Regarde combien j’en ai.

Il posa la main sur la pile.

— Je commence à croire que toutes ces rencontres veulent dire quelque chose ensemble, mais je ne sais pas encore quoi.

Guy descendit de la glace et vint s’asseoir à côté de lui. Il ne prit pas les feuilles. Il regarda simplement l’Enfant, comme on écoute quelqu’un qui n’a pas besoin qu’on lui fournisse une réponse trop vite.

— Qu’est-ce que tu voudrais faire pour eux?

L’Enfant secoua la tête.

— Pas pour eux.

— Non?

— Les morts n’ont pas besoin d’un livre pour savoir qu’ils ont existé.

Guy eut un petit rire.

— C’est vrai.

— C’est pour ceux qui restent que je voudrais faire quelque chose.

L’Enfant regarda encore les noms. Il semblait soudain moins perdu.

— Peut-être que je pourrais les rassembler. Pas tous les morts du monde. Pas tous ceux que j’ai rencontrés non plus. Ceux dont le départ a laissé un silence que beaucoup de gens ont entendu. Ceux que les vivants ont aimés, ou qui ont laissé quelque chose derrière eux qu’on continue de porter.

— Un recueil?

— Peut-être.

Guy prit enfin une feuille. Il la retourna, lut quelques lignes, puis en prit une autre.

— Ça ferait beaucoup de monde.

— Oui.

— Comment vas-tu choisir?

L’Enfant réfléchit.

— Je ne veux pas choisir les plus célèbres.

— Tant mieux.

— Ni les plus importants.

— Ça serait difficile à mesurer.

— Je pourrais choisir ceux qui continuent de parler aux vivants.

Guy leva les yeux.

— Même après leur mort?

L’Enfant le regarda comme si la réponse allait de soi.

— Surtout après leur mort.

Une rondelle apparut sur la glace. Guy la poussa doucement avec son bâton. Elle glissa longtemps, traversa le pavillon et disparut presque dans l’ombre avant qu’une silhouette lointaine ne la renvoie. La rondelle revint lentement jusqu’à eux.

L’Enfant sourit.

— Une passe peut continuer même quand on ne voit plus celui qui l’a faite.

Guy observa la rondelle à ses pieds.

— Tu vois? Tu n’avais peut-être pas tant besoin de moi.

— Si.

— Pourquoi?

— Parce que j’avais besoin de quelqu’un qui écoute pendant que je trouvais la question.

Guy sourit.

L’Enfant reprit ses feuilles. Cette fois, il ne les regardait plus comme une accumulation de morts, mais comme quelque chose qui commençait à prendre forme.

— Guy?

— Oui?

— C’est quoi, une légende?

Guy regarda son vieux numéro suspendu dans les hauteurs du pavillon.

— Peut-être quelqu’un dont l’histoire continue quand sa vie est terminée.

L’Enfant réfléchit.

— Alors une légende n’est pas quelqu’un qui ne meurt jamais.

— Non.

— C’est quelqu’un qui laisse quelque chose capable de voyager sans lui.

— Ça me semble pas mal.

L’Enfant regarda autour de lui. Les lumières s’étaient multipliées. Le pavillon n’était plus rempli d’objets abandonnés, mais de traces, de voix et de passages. Il prit une feuille blanche et écrivit lentement :

Le Pavillon des légendes.

Puis, juste en dessous :

Certaines légendes ne nous quittent jamais.

Guy lut par-dessus son épaule.

— Tu es sûr?

L’Enfant réfléchit encore.

— Non.

Il sourit.

— C’est pour ça que je vais continuer à leur parler.

Il ramassa ses feuilles et se leva. Avant de disparaître, il se retourna vers Guy.

— Merci de m’avoir écouté.

— Tu repasseras?

— Bien sûr.

Puis l’Enfant Naïf disparut comme il était venu, sans porte, sans bruit et sans avoir besoin de savoir exactement où il allait ensuite.

Guy resta un moment près de la bande. Puis il remit ses gants, reprit son bâton et retourna sur la glace.

La rondelle l’attendait.

Dans le Pavillon des légendes, les morts n’étaient pas revenus à la vie.

Ils n’étaient simplement pas devenus silencieux.

Patrick Gauthier