L’Enfant naïf et Catherine Ringer, la voix des Rita Mitsouko

Portrait commémoratif de Catherine Ringer, 1957-2026, avec la mention « Danser encore » et la signature Gauthier.

L’Enfant naïf avançait dans la texture des voix.

Ce jour-là, elle était très dense. Des pensées s’accrochaient à ses vêtements, certaines assez longtemps pour voyager avec lui avant de retourner à la Vallée. Il ne les entendait jamais depuis leur commencement et rarement jusqu’à leur fin. Elles existaient pourtant tout entières. C’était lui qui passait à travers.

À sa gauche, une conscience réfléchissait depuis longtemps à cette étrange seconde où le corps quitte le sol avant de devoir y revenir : …parce que le saut n’est peut-être pas la partie la plus difficile; il faut encore savoir retomber sans cesser de danser… Puis l’Enfant s’éloigna et la pensée continua sans lui.

Plus loin, une voix d’homme retournait un accord dans tous les sens. Elle pensait au silence entre deux notes, à ce qu’il fallait laisser vide pour que la musique respire.

Les voix étaient si serrées par endroits que l’Enfant devait les écarter avec les mains. Elles glissaient entre ses doigts comme de longues herbes. Une réflexion s’accrocha à son col, une autre resta quelques pas dans ses cheveux.

Puis la texture s’amincit.

Une clairière apparut.

Une femme était assise dans l’herbe. Devant elle reposaient deux souliers de danse. Elle ne pleurait pas. Elle ne souriait pas non plus. Elle les regardait avec l’attention de quelqu’un qui essaie de retrouver une réponse qu’il a déjà connue.

L’Enfant s’approcha et s’assit à quelques pas d’elle.

— Tu les attends?

La femme leva les yeux.

— Qui?

Il montra les souliers.

— Les pieds.

Elle eut un petit rire.

— Non. Les pieds qui allaient dedans ne reviendront pas.

Les souliers avaient beaucoup vécu. Le cuir avait gardé ses plis, les semelles leurs marques. Rien de précieux en apparence, sauf tout ce qui leur était arrivé.

— Elle est morte?

La femme acquiesça.

— Elle s’appelait Marcia.

— Elle dansait?

— Elle dansait comme si personne ne lui avait expliqué qu’il existait une bonne manière de le faire. Avec passion. Intensément. De façon excentrique, authentique, inattendue. Pleinement. Tout dansait chez elle : son corps, son visage, ses mains. Elle mélangeait les styles. Elle surprenait. Elle débordait.

— Elle dansait bien.

— Mieux que bien.

— Elle est morte vieille?

— Non. Trente-six ans.

L’Enfant resta silencieux.

— C’est tôt pour finir de danser.

La femme baissa les yeux.

— Beaucoup trop tôt.

Une musique traversa la Vallée. Quelques notes seulement, avec un rythme assez décidé pour ne demander la permission à personne.

L’Enfant tendit l’oreille.

— Tu chantes?

— Oui.

— Qu’est-ce que tu as fait quand Marcia est morte?

La femme prit le temps de répondre.

— Au début, je ne savais plus.

— Tu savais plus quoi?

— Rien de précis. C’était blanc. Marcia était là, puis elle ne l’était plus. Je savais ce qu’il y avait eu avant. Après, je ne voyais rien.

Elle resta silencieuse un instant.

— Mais Fred était là. On faisait déjà de la musique ensemble. Je n’étais pas seule.

L’Enfant leva les yeux.

— Il savait quoi faire, lui?

La femme eut un petit sourire.

— Non. Mais il était là.

L’Enfant trouva que ce n’était pas la même chose que savoir, mais que ce n’était pas rien non plus.

— Et après?

— Après, on a continué à faire de la musique. Et j’ai écrit une chanson pour Marcia.

— Une chanson pour quelqu’un qui était mort?

— Oui.

Une pulsation passa entre les arbres, suivie d’une voix, puis d’un rythme vif et étrange.

L’Enfant écouta.

— Mais ça donne envie de danser.

La femme sourit.

— Parce que Marcia dansait. Elle riait. Elle dérangeait. Elle était excessive. Elle n’était pas morte quand je l’ai connue. Je ne voulais pas que sa mort devienne la chose la plus importante qu’on puisse dire d’elle. Je voulais garder quelque chose de son mouvement.

L’Enfant réfléchit.

— Tu voulais pas que son histoire finisse couchée.

La femme leva les yeux vers lui.

— Non.

— Alors tu l’as remise debout.

Elle hésita.

— Son histoire, oui.

— Comment elle s’appelait, la chanson?

— Marcia Baïla.

Le titre sembla traverser la clairière. Une conscience, au loin, se souvenait d’un corps qui danse. Puis l’Enfant bougea et la pensée poursuivit sa route sans lui.

Il regarda la femme.

— Et toi, comment tu t’appelles?

— Catherine.

Il répéta le nom.

— Je connais pas.

Catherine sourit.

— Tant mieux.

— Pourquoi?

— Parce que tu me parles normalement.

L’Enfant trouva cela raisonnable.

— Et le blanc, il est parti?

— Oui. Il était parti. Puis il est revenu quand Fred, mon ultra-complice, est mort.

Cette fois, l’Enfant ne posa pas de question.

Une voix passa tout près d’eux. Il tourna la tête. Il essaya d’en attraper quelques mots, mais elle s’était déjà mêlée aux autres.

Puis il regarda Catherine.

— Et maintenant, toi aussi, tu es morte?

— Oui.

Il hocha la tête.

— Vieille?

— Pas tant.

L’Enfant se leva.

Catherine se leva aussi.

Il commença à marcher.

Au bout de quelques pas, il regarda à côté de lui.

Catherine était là.

Il continua.

Elle aussi.

Patrick Gauthier

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Catherine Ringer (1957-2026) était chanteuse, autrice-compositrice, musicienne et performeuse. Elle rencontre Fred Chichin en 1979; ensemble, ils fondent Les Rita Mitsouko, duo parmi les plus singuliers de la scène française des années 1980. Leur musique mêle rock, pop, funk, rythmes latins, théâtre et goût de l’excès. Des chansons comme Marcia Baïla, Andy, C’est comme ça et Les Histoires d’A. deviennent emblématiques.

Après la mort de Fred Chichin en 2007, Catherine Ringer poursuit sa route en solo tout en continuant à faire vivre le répertoire des Rita Mitsouko. Elle est morte à 68 ans, dans la nuit du 14 septembre 2026. Marcia Baïla, écrite en hommage à la danseuse argentine Marcia Moretto, reste l’une des œuvres les plus fortes du duo : une chanson née d’un deuil et faite pour danser.