Prologue — La Vallée des voix

Au commencement, il n’y avait pas une Parole.

Il y avait toutes les voix.

Elles ne parlaient pas ensemble. Elles ne disaient pas la même chose. Elles ne savaient même pas qu’elles se croisaient.

Certaines racontaient.

D’autres se souvenaient.

D’autres encore recommençaient pour la millième fois une conversation terminée depuis trente ans.

Il y avait des phrases qu’on n’avait jamais prononcées, mais qu’on avait pensées avec assez de force pour qu’elles persistent. Des réponses préparées trop tard. Des chansons reprises mentalement dans un autobus. Des noms qu’on répétait en marchant. Des insultes retenues. Des excuses jamais faites. Des histoires racontées tant de fois qu’elles avaient fini par changer de propriétaire.

Aucune ne constituait le centre.

Aucune ne donnait l’ordre.

Elles passaient les unes à travers les autres.

Une femme cherchait encore les mots qu’elle aurait dû dire à sa mère.

Un homme retournait un accord de guitare dans sa tête.

Quelqu’un comptait les marches d’un escalier.

Plus loin, une voix recommençait une histoire en changeant toujours le même détail.

Puis une autre disait :

…j’aurais peut-être dû…

Et disparaissait sous une chanson.

La chanson elle-même ne dura pas.

Une pensée politique la traversa, puis le souvenir d’un vestiaire, puis le bruit mental d’une foule qui n’existait plus depuis longtemps.

Rien ne s’arrêtait.

Les voix ne formaient pas un chœur.

Un chœur suppose qu’on sache ce qu’on va chanter.

Ici, personne ne le savait.

Le flot avançait quand même.

Par endroits, les voix se frôlaient sans conséquence. Elles se croisaient, se repoussaient, repartaient chacune dans leur direction.

Ailleurs, elles revenaient.

Une phrase rencontrait une autre phrase.

Un souvenir passait plusieurs fois au même endroit.

Une peur ancienne attirait d’autres peurs.

Une chanson ramenait un visage.

Le visage ramenait une maison.

La maison ramenait une cuisine.

La cuisine rappelait une fenêtre.

Et la fenêtre finissait par rester.

Elle n’était d’abord qu’une insistance.

Quelqu’un se souvenait du froid contre la vitre.

Quelqu’un d’autre pensait à une lumière jaune aperçue depuis la rue.

Une femme revoyait sa mère derrière un rideau.

Un enfant imaginait une maison qu’il n’avait jamais habitée.

À force de passages, quelque chose tint.

Un cadre.

Une vitre.

Un peu de buée.

Puis un mur.

La première pierre n’était peut-être pas une pierre.

Elle ressemblait seulement à quelque chose qu’assez de voix avaient cessé de laisser disparaître.

Le monde commença ainsi.

Pas dans un fracas.

Dans une persistance.

Des lignes apparurent là où les discours revenaient souvent.

Certaines devinrent des chemins.

D’autres se creusèrent.

L’eau suivit les creux.

Elle emporta des mots, des silences, des refrains, des morceaux de souvenirs. Une rivière se forma sans savoir qu’elle était une rivière.

Elle coulait parce que tout ce qui la traversait trouvait plus facile de continuer dans cette direction.

Des arbres poussèrent là où les voix avaient besoin d’ombre.

Des salles apparurent là où quelqu’un continuait d’attendre un public.

Des escaliers montèrent vers des pièces qui n’avaient pas encore été construites.

Une patinoire prit forme autour d’un bruit de lames.

Un théâtre conserva un fauteuil rouge.

Une gare se remplit de valises avant même qu’un train y entre.

Aucun architecte n’avait dessiné ces lieux.

Ils venaient.

Ils tenaient.

Ils se défaisaient parfois.

Puis ils revenaient autrement.

Le monde n’avait pas encore de carte.

Il avait déjà des habitudes.

Au milieu de cette matière, certaines voix possédaient plus de poids.

Non parce qu’elles criaient plus fort.

Parce qu’elles avaient été reprises.

Un nom prononcé par une seule personne pouvait s’effacer vite.

Un nom porté par mille bouches laissait une trace.

Une chanson chantée encore après la mort de celui qui l’avait écrite trouvait son propre chemin.

Un personnage continuait à parler avec des voix nouvelles.

Une histoire traversait plusieurs générations et changeait légèrement chaque fois.

Ce qui passait de l’un à l’autre résistait mieux.

La mémoire ne conservait rien intact.

Elle empêchait seulement certaines choses de disparaître tout à fait.

Alors le relief s’épaissit.

Les voix trouvèrent des murs.

Les murs trouvèrent des portes.

Les portes donnèrent sur des lieux qui n’auraient jamais pu se toucher dans le temps ordinaire.

Une chambre pouvait ouvrir sur une patinoire.

Un sentier pouvait mener vers une rue disparue avant la naissance de celui qui l’empruntait.

Un théâtre pouvait contenir plusieurs époques sans les mélanger.

Une chanson commencée quelque part en 1985 pouvait traverser une forêt et parvenir intacte à quelqu’un qui venait de mourir.

Le temps entra dans le monde.

Il ne réussit jamais à y régner complètement.

Les années passaient.

Elles ne formaient pas toujours une ligne.

Certaines demeuraient proches parce qu’une même voix les reliait.

D’autres, pourtant voisines, s’éloignaient jusqu’à devenir presque inaccessibles.

Le passé ne revenait pas.

Il restait disponible par endroits.

Ce n’était pas la même chose.

La différence importait.

Elle ferait souffrir beaucoup de monde.

Mais le monde n’en savait encore rien.

Il continuait de se former.

Des voix y entraient sans cesse.

Certaines appartenaient aux vivants.

D’autres avaient appartenu à des vivants.

La distinction ne changeait pas leur poids.

Une pensée ne cessait pas d’avoir existé parce que celui qui l’avait pensée mourait.

Une phrase n’effaçait pas sa propre trace.

Une chanson ne se taisait pas parce que la bouche qui l’avait portée ne pouvait plus la chanter.

Les morts ne revenaient pas.

Quelque chose de plus étrange se produisait.

Ils demeuraient accessibles.

Pas partout.

Pas toujours.

Pas de la même manière.

Certains marchaient.

Certains attendaient.

Certains habitaient un lieu.

D’autres passaient longtemps sous forme de voix avant qu’un visage, un geste ou une silhouette ne prenne corps autour d’eux.

Le monde les recevait sans cérémonie.

Il n’y avait pas de porte officielle pour entrer.

Pas de gardien.

Pas de registre.

Pas de file.

Les voix suffisaient.

Puis vint l’Enfant.

Personne ne sut d’où.

Lui non plus.

Cela ne sembla gêner personne.

Il marcha d’abord dans des endroits où les voix étaient minces.

Elles passaient autour de lui comme du vent.

Certaines effleuraient son manteau.

D’autres restaient plus longtemps.

L’Enfant entendait une pensée au milieu de sa course.

Jamais depuis son commencement.

Rarement jusqu’à sa fin.

Il ne croyait pourtant pas qu’elle commençait avec lui.

Il savait qu’elle avait commencé avant.

Elle continuerait après.

C’était lui qui passait à travers.

Une voix disait :

…parce qu’il aurait fallu lui répondre tout de suite, mais je n’ai jamais été bon pour…

Puis l’Enfant s’éloigna.

La pensée continua sans lui.

Plus loin :

…si tu changes cet accord-là, toute la chanson devient…

Puis autre chose.

Une femme riait.

Un homme avait peur.

Quelqu’un se demandait où il avait mis ses clés.

Une voix beaucoup plus ancienne récitait le début d’une histoire.

Toutes existaient à la fois.

L’Enfant ne les trouvait pas étranges.

Il marchait.

Parfois, elles étaient si nombreuses qu’il devait les écarter avec les mains.

Elles n’avaient pas de corps, mais elles opposaient une résistance.

Il avançait entre des souvenirs d’enfance, des opinions, des refrains, des conversations inachevées.

Une inquiétude lui restait accrochée à la manche.

Il la secouait.

Elle repartait.

D’autres fois, les voix se raréfiaient.

Le sol devenait plus pâle.

Les chemins hésitaient.

Une maison perdait un mur.

Un arbre devenait transparent.

Puis une voix revenait, une deuxième la rejoignait, quelqu’un se souvenait de l’odeur des feuilles mouillées, et le chemin reprenait sous ses pieds.

L’Enfant finit par comprendre qu’il ne marchait pas seulement parmi les voix.

Il marchait dans ce qu’elles faisaient.

Il ne formula jamais cette idée.

Il regarda simplement ses chaussures.

Sous elles, le sentier changeait.

Une voix parlait d’une vieille route de campagne.

Le gravier apparut.

Une autre évoquait un rang enneigé.

Le gravier blanchit.

Puis quelqu’un pensa à une rue de Montréal en juillet et une chaleur remonta du sol.

L’Enfant continua.

Le paysage n’obéissait pas.

Il répondait.

Les voix n’étaient pas des ordres.

Elles étaient le matériau.

Elles s’accumulaient.

Elles creusaient.

Elles recouvraient.

Elles bâtissaient.

Elles laissaient des trous.

Parfois, deux souvenirs incompatibles occupaient presque le même lieu.

Alors les murs se déplaçaient.

Une porte donnait sur deux pièces.

Un escalier montait et descendait.

L’Enfant essayait l’une des directions.

S’il se trompait, il revenait.

Quand il revenait, le monde avait parfois changé.

Cela ne l’étonnait pas davantage.

Il n’avait jamais demandé au monde de rester tranquille.

Avec le temps, il découvrit des endroits plus stables.

Un pavillon.

Une brasserie.

Des théâtres.

Des clairières.

Des maisons.

Des chambres.

Une gare immense.

Des lieux revenaient assez souvent pour acquérir leurs propres habitudes.

Ils se souvenaient presque.

Des gens s’y retrouvaient.

Ils parlaient même lorsque l’Enfant n’était pas là.

Au début, il ne le savait pas.

Il croyait peut-être que le monde attendait son passage.

Il se trompait.

Après son départ, les conversations continuaient.

Un objet changeait de main.

Quelqu’un arrivait.

Quelqu’un d’autre repartait.

Une chaise était déplacée.

Une chanson reprenait dans une pièce vide.

Un désaccord commencé le matin pouvait durer plusieurs jours sans que l’Enfant en entende un mot.

La Vallée n’avait pas besoin de lui pour exister.

C’est peut-être à ce moment qu’elle devint vraiment une vallée.

Pas quand apparurent les montagnes.

Pas quand l’eau trouva son lit.

Quand quelque chose continua sans témoin.

Des voix qui n’avaient jamais pu se rencontrer chez les vivants se répondirent.

Certaines s’aimèrent.

D’autres se détestèrent immédiatement.

Des gens séparés par cinquante ans s’assirent à la même table.

Une femme reconnut une chanson écrite avant sa naissance.

Un homme entendit parler de lui par quelqu’un qu’il n’avait jamais connu.

Un acteur croisa un personnage qui lui avait survécu dans une autre voix.

Personne n’y vit de miracle.

Le miracle aurait été que tout cela s’arrête.

Le monde devint plus vaste.

Chaque nouvelle voix ne l’agrandissait pas de la même façon.

Certaines ouvraient un lieu.

D’autres ajoutaient une fissure.

D’autres ne changeaient presque rien, sinon un détail.

Une odeur.

Une expression.

Une manière de prononcer un nom.

Mais rien ne se perdait tout à fait.

Même les erreurs restaient quelque part.

Même les mensonges.

Même les souvenirs faux.

Même les histoires embellies.

La Vallée n’était pas faite de vérité.

Elle était faite de ce que les voix avaient porté.

C’était plus dangereux.

Deux versions du même événement pouvaient tenir dans le même espace.

Deux souvenirs incompatibles pouvaient produire deux chemins.

Une certitude répétée assez longtemps pouvait bâtir une maison.

Elle n’en devenait pas vraie.

Elle devenait habitable.

L’Enfant l’apprit sans qu’on le lui explique.

Il entra un jour dans une pièce qui n’aurait pas dû exister.

Tout y paraissait solide.

La table.

Les chaises.

La fenêtre.

Le plancher.

Une voix disait que la pièce avait toujours été là.

Une autre disait qu’elle n’avait jamais existé.

L’Enfant posa la main sur la table.

Le bois était froid.

Il ne décida rien.

Il sortit.

Derrière lui, les deux voix continuèrent de se contredire.

La pièce resta.

Ce fut peut-être la première loi qu’il ne formula jamais :

quelque chose peut exister sans avoir raison.

La Vallée grandit avec cette contradiction.

Elle accueillit les souvenirs et les erreurs, les œuvres et les regrets, les chansons, les personnages, les insultes, les prières, les recettes, les théories, les dernières paroles et celles qu’on aurait voulu reprendre.

Elle ne jugeait pas.

Elle retenait.

Pas tout.

Jamais de manière égale.

Mais assez.

Assez pour qu’un monde tienne.

Et dans ce monde, l’Enfant marcha longtemps.

Il apprit à reconnaître certains courants.

Une voix qui revenait.

Une phrase qui refusait de disparaître.

Un nom caché dans une autre forme.

Un bruit qui ne ressemblait à aucun autre bruit.

Il apprit aussi qu’un silence n’était jamais vide.

Derrière lui, devant lui, sous les chemins, dans les murs, au-dessus des arbres, quelque chose pensait encore.

La Vallée parlait même lorsque personne n’ouvrait la bouche.

Un jour, l’Enfant s’arrêta au bord d’un sentier.

Les voix étaient particulièrement denses.

Elles venaient de partout.

Certaines riaient.

D’autres se disputaient.

Une chanson passait très loin.

Quelqu’un racontait sa jeunesse.

Une femme répétait un prénom.

Un homme cherchait encore la fin d’une phrase.

L’Enfant resta là quelques secondes.

Puis il leva les yeux.

Devant lui, le chemin descendait vers la Vallée.

Il ne savait pas ce qu’il allait y trouver.

Il ne savait pas davantage ce qu’il cherchait.

Cela ne lui posa aucun problème.

Il fit un pas.

Sous son pied, le monde tint.