Vendredi, 13 h 20. Les portes du Collège Durocher s’ouvrent et les élèves sortent d’un coup, sacs au dos, téléphones en main, la semaine enfin derrière eux. Parmi eux, une fille de Brossard, secteur M. Chez elle est à quelques kilomètres. Elle connaît le chemin. Riverside, puis Rome, puis son quartier. La ligne 14 faisait exactement ce travail-là : relier Saint-Lambert à Brossard sans transformer le retour à la maison en expédition.
Mais à 13 h 20, le vendredi, la 14 n’est plus là. Le prochain service direct arrive des heures plus tard. Alors une adolescente qui habite à quelques kilomètres de son école doit apprendre la géographie administrative du transport métropolitain : correspondances, grands axes, terminus, détours, attente. Il ne s’agit plus de rentrer chez soi. Il faut entrer dans le système.
Et le système possède un mot pour ça : rabattement.
Le mot figure dans l’architecture même du REM. Des autobus doivent rabattre les voyageurs vers ses stations. Des zones de non-concurrence ont été prévues pour empêcher certaines liaisons parallèles vers Montréal. Le REM ne s’est donc pas simplement ajouté au réseau existant. On a réorganisé une partie du réseau autour de lui, protégé certaines de ses liaisons contre la concurrence et intégré son achalandage à un modèle financier où les passagers-kilomètres génèrent des revenus.
Puis on demande aux gens de s’adapter.
La jeune fille de Brossard perd peut-être trente minutes. Ce n’est pas spectaculaire. Personne ne convoquera une commission parlementaire pour trente minutes. Mais trente minutes chaque vendredi, pendant environ 36 semaines de classe, donnent 18 heures par année. Sur cinq années de secondaire : 90 heures. Presque quatre journées complètes de sa vie.
Cent élèves : 1 800 heures par année. Deux cents : 3 600. Trois cents : 5 400 heures.
Et ce n’est qu’un vendredi, qu’une ligne, qu’un corridor, qu’un groupe de jeunes.
Durocher n’est pas seul. Notre-Dame-de-Lourdes n’est pas seule. Saint-Lambert n’est pas une île. Tous les matins, des jeunes traversent les frontières municipales entre Brossard, Saint-Lambert et Longueuil. Ils remplissent les autobus. Ils vont à l’école. Ils reviennent. Ils ont des pratiques, des rendez-vous, des cours annulés, des examens qui finissent plus tôt, des dentistes à 11 heures, des vies qui refusent obstinément de respecter les heures de pointe.
La même mécanique frappe ailleurs. Une infirmière travaille à Saint-Hubert. Un employé doit passer de Brossard à Saint-Lambert. Une mère doit rejoindre son enfant en milieu de journée. Un étudiant manque le dernier autobus du matin. Le réseau lui répond : vous aviez simplement à vivre à la bonne heure.
Le REM devait transporter les citoyens. De plus en plus, les citoyens doivent transporter le REM sur leurs épaules.
Ils le transportent avec leurs détours. Avec leurs correspondances. Avec leurs attentes. Avec les liaisons directes qu’ils perdent. Avec les heures qu’ils abandonnent dans des terminus parce qu’un tableau financier considère ces heures comme gratuites.
C’est la vieille mécanique : privatiser le rendement, socialiser les coûts. Sauf qu’ici le coût ne se paie pas seulement en argent. Il se paie en temps de vie.
La Caisse comptabilise ses rendements. Le REM comptabilise ses voyageurs. L’ARTM comptabilise ses passagers-kilomètres. Mais personne ne comptabilise l’heure perdue d’une adolescente un vendredi après-midi.
Elle disparaît.
Une heure pour étudier. Une heure avec ses amis. Une heure de sommeil. Une heure à dessiner, à lire, à ne rien foutre. Une heure de jeunesse. Aspirée silencieusement par une organisation du transport qui a décidé que le trajet le plus utile n’était plus nécessairement celui qui rapproche le citoyen de sa destination, mais celui qui rapproche le voyageur du grand axe.
C’est ainsi qu’une société vampirise sa jeunesse : pas avec des crocs, mais avec des correspondances.
Une demi-heure ici. Vingt minutes là. Une heure demain. Rien qui fasse scandale isolément. Mais accumulez les prélèvements, multipliez-les par les jeunes, par les travailleurs, par les familles, par les années, et vous obtenez une immense ponction de temps humain au service d’un système qu’on a verrouillé par le rabattement et la non-concurrence.
Le REM a reçu ses rails. Il a reçu ses stations. Il a reçu ses bassins de rabattement. Il a reçu ses protections contre certaines formes de concurrence. Et maintenant, quand le réseau local se contracte autour de lui, c’est la population qui paie la différence.
Pas seulement avec ses taxes.
Avec sa vie.
Auriez-vous voté pour ça?
Patrick Gauthier
